CHAPITRE XIII
sèment que le long sommeil m'avoît apporté, et me suis tousjours repenty de me r'endormir le matin. J'ayme à coucher dur et seul, voire sans femme, à la royalle, un peu bien couvert. On ne bassine jamais mon lict ; mais, depuis la vieillesse, on me donne, quand j'en ay besoing, des draps à eschauffer les pieds et l'estomach. On trouvoit à redire au grand Scipion d'estre dormart, non à mon advis pour autre raison, sinon qu'il faschoit aux hommes qu'en luy seul il n'y eust aucune chose à redire. Si j'ay quelque curiosité en mon traictement, c'est plustost au coucher qu'à autre chose, mais je cède en geng'al autant que tout autre à la nécessité. Le dormir a occupé une grande partie de ma vie ; et le continue encores en cet aage, huict ou neuf heures d'une halaine. Je me retire avec utilité de cette propension paresseuse, et en vauls évidemment mieux ; je sens un peu le coup de la mutation, mais c'est faict en trois jours. Et n'en voy guieres qui vive à moins quand il est besoin, et qui s'exerce plus constamment, ny à qui les corvées poisent moins. Mon corps est capable d'une agitation ferme, mais non pas véhémente et soudaine. Je fuis meshuy les exercices violents et qui me meînent à la sueur : mes membres se lassent avant qu'ils s'eschauffent. Je me tiens debout tout le long d'un jour, et ne m'ennuye poinct à me promener; mais, sur le pavé, je ne puis aller qu'à cheval ; à pied, je me crotte jusques aux fesses; et les petites gens sont subjets par ces rues à estre choquez, à faute d'apparence. J'ay me à me reposer, soit couché, soit assis, les jambes autant ou plus hautes que le siège.
Il n'est occupation plaisante comme la militaire : oc-
cupation et noble en exécution, car la plus forte, généreuse et superbe de toutes les vertus est la vaillance ; et noble en sa cause : il n'est point d'utilité, ny plus juste, ny plus universelle que la protection du repos et grandeur de son pays. La compaignie de tant d'hommes vous plaist, nobles, jeunes, actifs ; la veue ordinaire de tant de spectacles tragiques ; la liberté de cette conversation sans art, et une façon de vie masle et sans cérémonie ; la variété de mille actions diverses ; cette courageuse harmonie de la musique guerrière qui vous entretient et eschauffe et les oreilles et l'ame ; l'honneur et noblesse de cet exercice, son aspreté mesme et sa difficulté. Vous vous conviez aux roUes et hazards particuliers selon que vous jugez de leur esclat et de leur importance, et voyez quand la vie mesme y est excusablement employée,
Pulchrumque mori suceur rit in armis.
De craindre les hazards communs qui regardent une si grande presse, de n'oser ce quêtant de sortes d'ames osent, c'est à faire à un cœur vile et bas outre mesure. La compagnie asseure jusques aux enfans. Si d'autres vous surpassent en science, en grâce, en force, en fortune, vous avez des causes tierces à qui vous en prendre ; mais de leur céder en fermeté d'ame, vous n'avez à vous en prendre qu'à vous. La mort est plus abjecte, plus languissante et pénible dans un lict qu'en un combat ; les fièvres et les catarres, autant doleureux et mortels qu'une harquebusade. Quiseroit faict à porter valeureusement les accidents de la vie commune n'au-