‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 178 sur 270 · CHAPITRE XIH 2o · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIH 2o

roit poinct à grossir son courage pour se rendre gendarme.

Je suis nay de tous les sens corporels^ entiers quasi à la perfection. Mon estomac est commodéement bon comme est ma teste, et le plus souvent se maintiennent au travers de mes fièvres et aussi mon haleine. J'ay passé Taage auquel aucunes nations, non sans occasion, avoient prescript une si juste fin à la vie qu'elles ne permettoient point qu'on l'excedat; si ay-je encore des remises, quoy qu'inconstantes et courtes, si nettes qu'il y a peu à dire de la santé et indolence de ma jeunesse. Je ne parle pas de la vigueur et allégresse, ce n'est pas raison qu'elle me suyve hors ses limites :

Non hoc amplius est Uminis, aut aquz CaUsiis, patUns latus.

Mon visage me descouvre incontinent. Tous mes changemens commencent par là, et un peu plus aigres qu'ils ne sont en effect. Je fais souvent pitié à mes amis avant que j'en sente la cause. Mon miroir ne m'estonne pas : car, en la jeunesse mesme, il m'est advenu plus d'une fois de chausser ainsin un teinct et un port trouble et de mauvais prognostique sans grand accident; en manière que les médecins^ qui ne trouvoient au dedans cause qui respondit à cette altération externe, l'attribuoient à l'esprit et à quelque passion secrète qui me rongeast au dedans : ils se trompoient. Si le corps se gouvernoit autant selon moy que faict l'ame, nous marcherions un peu plus à nostre aise. Je l'avois lors, non seulement exempte de trouble, mais encore plaine de satisfaction et de feste, comme elle est

le plus ordinairement, moytié de sa complexion, mojtié de son dessein :

Ntc vitiant arius xgrx contagia mentis.

Je tiens que cette sienne température a relevé maintesfois le corps de ses cheutes : il est souvent abbatu ; que si elle n'est enjouée, elle est au moins en estât tranquille et reposé. J'eus la fièvre quarte, quatre ou cinq mois, qui m'avoit tout desvisagé; l'esprit alla tousjours non paisiblement seulement, mais plaisamment. Si la douleur est hors de moy, l'affoiblissement et langueur ne m'attrissent guiere. Je vois plusieurs défaillances corporelles, qui font horreur seulement à nommer, que je craindrois moins que mille passions et agitations d'esprit que je vois en usage. Je prens party de ne plus courre, c'est assez que je me traine; ny ne me plains de la décadence naturelle qui me tient aux talons ;

Quis tumidum guttur miratur in Alpibus?

non plus que je ne regrette que ma durée ne soit aussi longue et entière que celle d'un chesne.

Je n'ay poinct à me plaindre de mon imagination : j'ay eu peu de pensées en ma vie qui m'ayent seulement interrompu le cours de mon sommeil, si elles n'ont esté du désir, qui m'esveillat sans m'affliger. Je songe peu souvent, et lors c'est des choses fantastiques et des chimères, jiroduictes communément de pensées plaisantes, plustost ridicules que tristes ; et tiens qu'il est vray que les songes sont loyaux interprètes de nos

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