CHAPITRE XIII
inclinations, mais il y a de Tart à les assortir et entendre.
Je ne choisis guiere à table et me prens à la première chose et plus voisine, et me remue mal volontiers d'un goust à un autre. La presse des plats et des services me desplaist autant qu'autre presse : je me contente aiséement de peu de mets ; et hay l'opinion de Favorinus, qu'en un festin il faut qu'on vous desrobe la viande où vous prenez goust et qu'on vous en substitue tousjours une nouvelle, et que c'est un misérable souper si on n'a saoulé les assistans de croupions de divers oiseaux, et que le seul bequefigue mérite qu'on le mange entier. J'use familièrement de viandes sallées : si ayme-je mieux le pain sans sel; et mon boulanger chez moy n'en sert pas d'autre pour ma tablé, contre l'usage du pays. On a eu, en mon enfance, principalement à corriger le refus que je faisois des choses que communément on ayme le mieux en cet aage : sucres, confitures, pièces de four. Mon gouverneur combatit cette hayne de viandes délicates comme une espèce de délicatesse. Aussi, n'est elle autre chose que difficulté de goust, où qu'il s'applique. Qui oste à un enfant certaine particulière ^t obstinée affection au pain bis et au lart, ou à l'ail, il luy oste la friandise. Il en est qui font les laborieux et les patiens pour regretter le bœuf et le jambon parmy les perdris : ils ont bon temps; c'est la délicatesse des délicats, c'est le goust d'une molle fortune qui s'affadit aux choses ordinaires et accoustumées. Laisser à faire bonne chère de ce qu'un autre la faict, avoir un soing curieux de son traictement, c'est l'essence de ce vice :
Si modica canare Urnes olus omne patella.
Il y a bien yrayment cette différence, qu'il vaut mieux obliger son désir aux choses plus aisées à recouvrer ; mais c'est tousjours vice de s'obliger. J'appellois autresfois délicat un mien parent, qui avoit desapris en nos galères à se servir de nos licts et se despouiller pour se coucher.
Si j'avois des enfans masies, je leur désirasse volontiers ma fortune : le bon père que Dieu me donna, qui n'a de moy que la recognoissance. de sa bonté, mais certes bien gaillarde, m'envoia dés le berceau nourrir à un pauvre village des siens et m'y tint autant que je fus en nourrisse et encores au delà, me dressant à la plus basse et commune façon de vivre. Ne prenez jamais et donnez encore moins à vos femmes la charge de leur nourriture; laissez les former à la fortune soubs des loix populaires et naturelles; laissez à la coustume de les dresser à la frugalité et à l'austérité ; qu'ils ayent plustost à descendre de l'aspreté qu'à monter vers elle. Son humeur visoit encore en une autre fin, de me ralier avec le peuple et cette condition d'hommes qui a besoin ^e nostre ayde ; et estimoit que je fusse tenu de regarder plutost vers celuy qui me tend les bras que vers celuy qui me tourne le dos. Et fut cette raison pourquoy aussi il me donna à tenir sur les fons à des personnes de la plus abjecte fortune, pour m'y obliger et attacher.
Son dessein n'a pas du tout mal succédé : je m'adonne volontiers aux petits, soit pour ce qu'il y a plus de gloire, soit par naturelle compassion, qui peut in-