CHAPITRE XIII
finiement en moy . Je condamne en nos troubles la cause de l'un des partis, mais plus quand elle fleurit et qu'elle prospère; elle m'a par fois aucunement concilié à soy pour la voir misérable et accablée. Combien volontiers je considère la belle humeur de Chelonis, fille et femme de roys de Sparte I Pendant que Cleombrotus, son mary, aux desordres de sa ville, eust avantage sur Leonidas son père, elle fit la bonne fille, se r'allia avec son père, en son exil, en sa misère, s'opposant au victorieux. La chance vint elle à tourner, la voilà changée de vouloir avec la fortune, se rangeant courageusement à son mary, lequel elle suivit par tout où sa ruine le porta, n'ayant ce semble autre chois que de se jetter au party où elle faisoit le plus de besoin et où elle se monstroit plus pitoyable. Je me laisse plus naturellement aller après l'exemple de Flaminius, qui se prestoit à ceux qui avoient besoin de luy plus qu'à ceux qui luy pouvoient bien-faire, que je ne fais à celuy de Pyrrus, propre à s'abaisser soubs les grans et à s'enorgueillir sur les petis.
Les longues tables me nuisent : eer, soit pour m'y estre accoustumé enfant, à faute de meilleure contenance, je mange autant que j'y suis; pourtant chez moy, je m'y mets volontiers quelque temps après les autres, sur le patron d'Auguste ; mais je ne l'imite pas en ce qu'il en sortoit aussi avant les autres. Au rebours, j'ayme à me reposer long temps après et en ouyr conter, pourveu que je ne m'y mesle point : car je me lasse et me blesse de parler l'estomac plain, autant comme je trouve l'exercice de crier et contester avant le repas trés-salubre et plaisant.
Ceux qui ont soing de moy ont bon marché de me desrober ce qu'ils pensent m*estre nuisible : car, en telles choses^ je ne désire jamais ny ne trouve à dire ce que je ne vois pas ; mais aussi, de celles qui se présentent, ils perdent leur temps de m'en prescher l'abstinence; si que, quand je veus jeusner, il me faut mettre à part des soupeurs et qu'on me présente justement autant qu'il est besoin pour une réglée collation ; car, si je me mets à table, j'oublie ma resolution. Quand j'ordonne qu'on change d'aprest à quelque viande, mes gens sçavent que c'est à dire que mon appétit est alanguy et que je n'y toucheray point. En toutes celles qui le peuvent souffrir, je les ayme peu cuites, et les ayme fort mortifiées et jusques à l'altération de la senteur, en plusieurs. Il n'y a que la dureté qui generaleent me fâche (de toute autre qualité, je suis aussi nonchalant et souffrant qu'homme que j'aye cogneu); si que, contre l'humeur commune, entre les poissons mesme il m'advient d'en trouver et de trop frais et de trop fermes. Ce n'est pas la faute de mes dents que j'ay eu tousjours^bonnes jusques à l'excellence, et que l'aage ne commence de menasser qu'à cette heure. J'ay aprins dés l'enfance à les froter de ma serviette, et le matin, et à l'entrée et issue de la tabk.
Dieu faict grâce à ceux à qui il soustrait la vie par le menu, c'est le seul bénéfice de la vieillesse ; la dernière mort en sera d'autant moins plaine et nuisible : elle ne tuera plus qu'un demy ou un quart d'homme. Voilà une dent qui me vient de choir sans douleur, sans effort, c'estoit le terme naturel de sa durée et cette partie de mon estre et plusieurs autres sont