‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 181 sur 270 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

desjà mortes, autres demy mortes, des plus actives et qui tenoient le premier rang pendant la vigueur de mon aage. C'est ainsi que je fons et eschape à moy. Quelle bestise sera-ce à mon entendement de sentir le saut de cette cheute desjà si avancée, comme si elle estoit entière? je ne l'espère pas. La mort se mesle et confond par tout à nostre vie : le déclin praeoccupe son heure et s'ingère au cours de nostre avancement mesme. J'ay des portraits de ma forme de vingt et cinq et de trente cinq ans ; je les compare avec celuy d'asteure : combien de fois ce n'est plus moy! combien est mon image présente plus esloingnée de celles là que de celle de mon trespas ! C'est trop abusé de nature de la trainer si loing qu'elle soit contrainte de nous quitter, et abandonner nostre conduite, nos yeux, nos dens, nos jambes et le reste à la mercy d'un secours estranger et mandié, et nous resigner entre les mains de l'art lasse de nous suivre.

Je ne suis excessivement désireux ny de salades, ny de fruits, sauf les melons. Mon père haïssoit toute sorte de sauces, je les aime toutes. Le trop manger m'empêche; mais, par sa qualité, je n'ay encore cognoissance bien certaine qu'aucune viande me nuise; comme aussi je ne remarque ny lune plaine ny basse, ny l'automne du printemps. Il y a des mouvemens en nous, inconstans et incogneus; car des refors, pour exemple, je les ay trouvez premièrement commodes, depuis fâcheux, à présent de rechef commodes. En plusieurs choses, je sens mon estomac et mon appétit aller ainsi diversifiant ; j'ay rechangé du blanc au clairet, et puis du clairet au blanc.

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