‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 182 sur 270 · IT · texte numérisé non relu

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Je suis friant de poisson et fais mes jours gras des maigres, et mes festes des jours de jeusne : je croy ce qu'aucuns disent, qu'il est de plus aisée digestion que la chair. Comme je fais conscience de manger de la viande le jour de poisson, aussi fait mon goust de mesler le poisson à la chair : cette diversité me semble trop esloingnée.

Dés ma jeunesse, je desrobois par fois quelque repas : ou afHn d'esguiser mon appétit au lendemain (car, comme Epicurus jeusnoit et faisoit des repas maigres pour accoustumer sa volupté à se passer de Pabondance, moy, au rebours, pour dresser ma volupté à faire mieux son profit et se servir plus alaigrement de l'abondance); ou je jeusnois pour conserver ma vigueur au service de quelque action de corps ou d'esprit, car et l'un et l'autre s'apparesse cruellement en moy par la repletion, et sur tout je hay ce sot accouplage d'une déesse si saine et si alegre avec ce petit dieu indigest et roteur, tout bouffy de la. fumée de sa liqueur; ou pour guarir mon estomac malade, ou pour estre sans compaignie propre : car je dy, comme ce mesme Epicurus, qu'il ne faut pas tant regarder ce qu'on mange qu'avec qui on mange, [et loue Chilon de n'avoir voulu promettre de se trouver au festin de Periander avant que d'estre informé qui estoyent les autres conviez. Il n'est point de si doux apprest pour moy, ny de sauce si appétissante que celle qui se tire de la société.

Je croys qu'il est plus sain de menger plus bellement et moins, et de menger plus souvent ; mais je veux faire valoir l'appétit et la faim : je n'aurois nul plaisir

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