‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 184 sur 270 · CHAPITRE XIII 2l · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII 2l

de la guerre, compte ces espaisses poussières dans lesquelles on nous tient enterrez en esté tout le long d'une journée. J'ay la respiration libre et aisée; et se passent mes morfordements le plus souvent sans offence du poulmon et sans toux.

L'aspreté de l'esté m'est plus ennemie que celle de l'hyver : car, outre l'incommodité de la chaleur, moins remediable que celle du froid, et outre le coup que les rayons du soleil donnent à la teste, mes yeux s'offencent de toute lueur esclatante ; je ne sçaurois à cette heure disner assiz vis à vis d'un feu ardent et lumineux. Pour amortir la blancheur du papier, au temps que j'avois plus accoustumé de lire, je couchois sur mon livre une pièce de verre et m'en trouvois fort soulagé. J'ignore jusques à présent, à cinquante quattre ans, l'usage des lunettes et vois aussi loing que je fis onques et que tout autre : il est vray que, sur le déclin du jour, je commence ^ sentir du trouble et de la foiblesse à lire, de quoy l'exercice a tousjours travaillé mes yeux, mais sur tout nocturne.

Mon marcher est prompt et ferme ; et ne sçay lequel des deux, ou l'esprit ou le corps, j'arreste plus malaiséement en mesme point. Le prescheur est bien de mes amys qui oblige mon attention tout un sermon. Aux lieux de cérémonie, où chacun est si bandé en contenance, où j'ay veu les dames tenir leurs yeux mesme si certains, je ne puis que quelque pièce des miennes n'extravague tousjours : encore que j'y sois assis, j'y suis peu rassis; et pour la gesticulation ne me trouve guiere sans baguette à la main, soit à cheval ou à pied.

214 LIVRE TROISfESME

Il y a de Tindecence, outre ce qu'il nuit à la santé, voire et au plaisir, de manger gouluement comme je fais : je mors souvent ma langue, par fois mes doits, de hastiveté. Diogenes, rencontrant un enfant qui mangeoit ainsin, en donna un soufflet à son précepteur. J'en pers le loisir de parler, qui est un si doux condiment des tables, pourveu que ce soyent des propos de mesme, plaisans et courts.

Il y a de la jalousie et envie entre nos plaisirs : ils se choquent et empêchent l'un l'autre. Alcibiades, homme bien entendu à faire bonne chère, chassoit la musique mesme des tables pour qu'elle ne troublât la douceur des devis. Varro demande cecy au service du convive : l'assemblée de personnes, belles de présence et agréables de conversation, qui ne soyent ny muets ny bavarts ; netteté et délicatesse aux vivres et au lieu, et le temps serain. Moy, qui ne manie que terre à terre, hay cette inhumaine sapience qui nous veut rendre ennemis de la culture et plaisir du corps. Je trouve pareille injustice de prendre à contre cœur les voluptez naturelles que de les prendre trop à cœur : il ne les faut ny suyvre ny fuir, mais il les faut recevoir ; je les reçois un peu plus grassement et gratieusement, et me laisse plus volontiers aller vers la pante naturelle. Il en est de nostre jeunesse qui protestent ambitieusement de les fouler aux pieds : que ne renoncent ils encores au respirer? que ne vivent-ils du leur, sans secours de leur forme ordinaire? Que Mars, ou Pallas, ou Mercure, les sustantent pourvoir, au lieu de Venus, de Cerez et de Bacchus. Ces humeurs vanteuses se peuvent forger quelque contentement : car que ne peut sur nous

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