CHAPITRE XIII
que ce que, tout vieil, il trouve le temps de se faire instruire à baller et jouer des instrumens, et le tient pour bien employé. Cettuy-cy s'est veu en ecstase, debout, un jour entier et une nuict, en présence de toute l'armée grecque, surpris et ravy par quelque profonde pensée. II s'est veu continuellement marcher à la guerre les pieds nuds, porter mesme robe en hyver et en esté, surmonter tous ses compaignons en patience de travail, ne menger point autrement en festin qu'en son ordinaire. Mais estoit-il convié de boire à lut par devoir de civilité, c'estoit aussi celuy de Parmée à qui en demeuroit l'avantage; et ne refusoit ny à jouer aux noysettes avec les enfans, ny à courir avec eux sur un cheval de bois et y avoit bonne grâce : car toutes actions, dict la philosophie, siesent également bien et honnorentegallementle sage. On a dequoy, et ne doibt on jamais se lasser de présenter l'image de ce personnage à tous exemples et formes de perfection.
Le peuple se trompe : on va bien plus facilement par les bouts où l'extrémité sert de borne, d'arrestet de guide que par la voye du millieu large et ouverte, et selon l'art que selon nature , mais bien moins noblement aussi et moins recommandablement. Il n'est rien si beau et légitime que de faire bien l'homme et deuëment, ny science si ardue que de bien sçavoir vivre cette vie ; et de nos maladies la plus sauvage, c'est hayr et desdaigner nostre estre. Qui veut escarter son ame le face hardiment, s'il peut, lors que le corps se portera mal, pour la descharger de cette contagion : ailleurs, au contraire, qu'elle l'assiste et favorise et ne refuse point de participer à ses naturels plaisirs et de s'y complaire
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conjugalement, y apportant, si elle est plus sage, la modération, de peur que, par indiscrétion , ils ne se confondent avec le desplaisir. J'ordonne à la mienne de regarder et la douleur et la volupté, de veu€ pareillement ferme, mais gayement Tune, l'autre sévèrement, et, selon ce qu'elle y peut aporter, autant soingneuse d'en esteindre l'une que d'estendre l'autre.
J'ay un dictionnaire tout à part moy : je passe le temps, quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le gouste, je m'y arreste : il fiaut courir le mauvais et se rassoir au bon. Cette fraze ordinaire de Passe-temps et de Passer le temps représente l'usage de ces prudentes gens qui ne pensent point avoir meilleur compte de leur vie que de la couler et eschapper, de la passer, gauchir et, autant qu'il est en eux, ignorer et fuir, comme chose de qualité ennuyeuse et desdaignable ; mais je la cognois autre, et la trouve et prisable et commode, voyre en sa décadence où je la tiens; et nous l'a nature mise en main, garnie de telles circonstances et si favorables que nous n'avons à nous plaindre qu'à nous si elle nous presse et si elle nous eschappe inutilement. Je me compose pourtant à la perdre sans regret, mais comme perdabie de sa condition, non comme moleste et importune. Il y a du mesnage à la jouyr:je la jouys doublement des autres, car la mesure en la jouyssance dépend du plus ou moins d'application que nous y prestons. Principallement à cette heure que j'aperçoy la mienne si briefve en temps, je la veux grossir et estendre en pois ; je veux arrester la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma sesie, et, par la vigueur