XXIV NOTICE SUR MONTAIGNE
plus d'un homme grave, marié pour se conformer à Tusage et pour faire souche, s'il se fût senti en veine de trop vive tendresse, n'aurait pas hésité à se répandre au dehors plutôt que d'exposer son ménage aux risques d'une électrisation décevante'. Ce principe de prudence conjugale qui, au siècle suivant, était encore celui d'Arnolphe et qui, aujourd'hui même, compte ses adhérents parmi le plus grand nombre, Montaigne l'acceptait sans réserve; mais son imagination était trop dans la tête pour que, entrant au mariage, il eût besoin de recourir au dérivatif des maîtresses. Aussi, sans efforts, sans héroïsme, mais non point sans sagesse, — car il ne manquait pas de tempérament et avait connu les orages du cœur 3, — fut-il un bon mari dans le sens vulgaire et solide du mot '. Il eut, comme on sait, six filles dont cinq moururent en bas âge et dont une seule, Léonor, mariée d'abord à François de Latour, puis, en secondes noces^ à Charles de Gamaches, sauva, à dé-
1 . a II faut f dict Aristote , toucher sa femme prudemment et sévèrement, depeur qu'en la chatouillant trop lascivement le plaisir ne la face sortir hors des gons de la raison, m Essais, liv. III, ch. v.
Et ailleurs : « C^est une religieuse liaison et dévote que le mariage : voilà pourquoy le plaisir qu'on en tire, ce doit estre un plaisir retenu, sérieux et meslé à quelque peu de sévérité ; ce doit estre une volupté prudente et conscientieuse... Les roys de Perse appeloient leurs femmes à la compaignie de leun festins ; mais, quand le vin venoit i les eschaufer en bon escient et qu*il falloit tout à fait lascher la bride à la desbauche, ils les renvoyoient en leur privé pour ne les faire participantes des ezcez de leurs appétits desreglez et immoderez , et faisoient venir en leur lieu des femmes ausquelles ils n'eussent point cette obligation et ce respect. » Ibid.y liv. I, ch. xxx.
2 . « C'est aussi pour moy un doux commerce que celuy des honnestes femmes et bien nées... Mais c'est un commerce où il se faut tenir un peu sur ses gardes, et notamment ceux en qui le corps peut beaucoup comme en moy. Je m'y eschauday en mon enfance, et y souffris toutes les rages que les poètes disent advenir à ceux qui s'y laissent aller sans ordre et sans jugement. Il est vray que ce coup de fouet m*a servy depuis d'instruction. » Ibid,, liv. III, ch. m.
3. <c Tout licencieux qu'on me tient, j'ay en venté plus sévèrement observé les loix de mariage que je n'avois ny promis ny espéré. » Ibid,, ch. V.