NOTICE SUR MONTAIGNE XXXI
Le premier emploi qu'il fît de sa liberté ne fut pas à son profit. Il avait à s'acquitter d'abord d'une dette pieuse contractée depuis sept ans envers lui-même au lit de mort de son ami et pendant sept ans différée, évidemment pour cause de « vacation judiciaire », Montaigne, avons-nous dit, étant de ces délicats à qui il faut les coudées franches et qui n'entreprennent rien qu'à leur aise. Héritier de la bibliothèque et des papiers de La Boêtie, c'est par La Boêtie qu'il devait commencer. Il s'occupa donc avant tout de préparer une édition des principales œuvres de son ami > , puis il se mit en route pour Paris afin d'en surveiller l'impression.
On était alors en l'an de grâce iSyo. Après le traité d'Amboîse, après la paix fourrét de Longjumeau, la paix boiteuse et mal assise de Saint-Germain venait de suspendre pour la troisième fois les hostilités générales entre les calvinistes et les catholiques; les chemins étaient redevenus praticables : le moment paraissait choisi pour une chevauchée de longue haleine. Montaigne, en effet, chevaucha cette fois sans encombre^, etj'arrivé au terme de son voyage, put procéder en toute tranquillité à la bonne impression de l'édition originale des œuvres
I. Il ne donna pas d'abord, dans son édition de iSyi, les ven français de La Boêtie ; il ne les fit paraître que Tannëe suivante. Quant au discours de la Servitude volontaire du même, bien qu'il Tadmirât plus que personne, et que le manuscrit courût le monde depuis longtemps, il laissa k d*autres le soin de le publier, le considérant comme une arme dangereuse à mettre entre les mains des partis, qui pouvaient s'en servir à mauvaise fin et qui, en effet, en firent plus tard une arme de guerre.
a. Les voyageurs n'avaient pas toujours cette bonne chance par ces temps de guerre civile du XVF siècle^ ainsi que Montaigne le raconte de lui-même dans les Essais, liv. III, ch. xii : « Une autre fois, me fiant i je ne sçay quelle trêve qui venoit d'estre publiée en nos armées, je m'acbeminai à un voyage par pays estrangement chatouilleux. Je ne fus pas si tost esventé que voyià trois ou quatre cavalcades de divers lieux pour m'attraper : Tune me joingnit à la troisiesme journée, où je fus chargé par quinze ou vingt gentils-hommes masquez, bien montez et bien armez, suyvis d'une ondée d'argolets. Me voylà pris et rendu, retiré dans l'espais d'une forest voisine, desmonté, devalizé, mes coffres fouillez, ma boyte prise, chevaux et esquipage dispersé à nouveaux maistres... »