NOTICE SUR MONTAIGNE XXXIII
Une causerie sur toutes choses, telle est, en effet, l'œuvre que Montaigne devait poursuivre pendant vingt ans et qui, en tant que causerie entreprise avec l'entière bonhomie du moi, sans avoir rien de ses prétentions haïssables, — n'en déplaise à Pascal I — deviendra, par le respect du fait et l'impartialité des appréciations, une des pages les plus fidèles, sinon la plus éloquente, de l'histoire de l'esprit humain au XVI^ siècle. Cela s'entend que, si Montaigne répugne au rôle militant d'avocat, tenu si brillamment avant lui par Rabelais, dans la grande cause de la Renaissance, il s'en constituera volontiers le juge, et que, pour n'être pas homme à passionner les débats, il ne s'en désintéressera pas non plus jusqu'à abdiquer toute manière de voir propre. Sa netteté de visioif ne fera ici, au contraire, qu'accentuer sa note personnelle en donnant encore plus de puissance à sa parole, à sa faculté maîtresse de bien dire, de dire fortement et inventivement.
A chaque homme de génie sa tâche dans la représentation complexe des idées dominantes par lesquelles vivent plus ou moins glorieusement les nations aux différentes époques. Age initiateur, âge de transition, le XVI^ siècle fut en France plus que partout ailleurs, par la politique néfaste des derniers Valois, une ère de sang et de convulsions terribles. L'heure solennelle avait sonné, l'heure des situations mûres, où le choc devient inévitable entre le passé qui s'immobilise et l'avenir à bout de patience. Un ultramontanisme intraitable avait appelé la Réforme ; le souffle libre des républiques antiques, sorti des ruines de Constantinople et répandu en £urope, ne pouvait longtemps être contenu dans les bornes étroites de la discipline ecclésiastique du moyen âge. Il fallait prendre parti : Luther porta le premier coup et l'Allemagne se fît protestante; PEspagne, terrorisée, recula devant l'Inquisition et resta sous le joug de l'Église; plus tard l'Angleterre et les autres pays du Nord devaient se prononcer et arriver à une conclusion. Seule, la France, par l'hésitation de ses gouvernants, qui flottèrent entre une demi-tolérance et des persécutions atroces,