XXXIV NOTICE SUR MONTAIGNE
qui ne surent ni se rallier entièrement à Rome, ni s'en détacher tout à fait, devint le champ de bataille désigné où les religions se donnèrent carrière et vidèrent tout au long leur querelle, laquelle encore n'aboutit qu'à une transaction, à l'édit de Nantes, conclu de guerre lasse et ayant laissé subsister l'équivoque.
Mais cette ère sanglante avait débuté comme une idjlle, comme une préface de l'âge d'or; — la Renaissance n'avaitelle pas été patronnée d'abord par les papes et bercée dans le giron de PÉglise, qui avait cru pouvoir la diriger toujours à son gré ? — Elle eut donc aussi chez nous sa période de jeunesse, son âge blond, l'âge où domine la foi et où les espérances s'afHrment. Il avait été réservé à Rabelais et à Calvin de traduire ces débuts heureux, quoique vite assombris et traversés de sinistres lueurs. L'orage éclata, enveloppant presque toute la dernière moitié du siècle; et c^est en plein cataclysme, au milieu d'une confusion qui semblait menacer du chaos, que, pour sa part, il incomba à Montaigne de résumer la situation et de dire en quelque sorte le mot de la fin.
Dans une crise semblable, le dernier mot aurait pu être un cri de désespoir : soit une négation amère du progrès humain providentiel, soit encore, sinon en même temps, un appel suprême à un retour vers le passé, au salut par l'écrasement définitif de la raison devant l'Eglise. Certes le côté tragique aurait gagné à ces explosions du sentiment : l'homme qui se jette résolument en avant ou qui répudie l'avenir avec la même énergie s'impose autrement à l'imagination que celui qui cherche son équilibre entre les deux termes. Mais Theure des grands partis était passée, et c'est d'équilibre qu'il s'agissait alors, d'un moyen terme à trouver qui, sous peine de mort, conciliât les extrêmes. Mieux valait donc encore entrer dans l'effacement d'un rôle de conciliateur et devenir l'homme de la situation, que de donner bruyamment à côté dans un rôle à caractère et de n'être plus qu'une brillante individualité en dehors, que le représentant attardé d'un autre âge.