‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 39 sur 270 · NOTICE SUR MONTAIGNE XXXV · texte numérisé non relu

NOTICE SUR MONTAIGNE XXXV

Du même âge, si l'on veut. Mais quelle différence des fraîches énergies du matin encore baigné d'aurore aux lassitudes et à la poussière du soir, alors que la nuit tombe et que la lutte du jour en se prolongeant menace la sécurité du lendemain ! Ne serait-ce pas maintenant l'heure de la trêve ? Theure, au moins, de compter ses morts? Et, en présence de tant de sang répandu, de tous ces cadavres amoncelés des deux parts, sans coup décisif jamais porté, sans prévision justifiée dans Pun ou dans l'autre camp d'une dernière victoire prochaine, pourquoi, au lieu d'une trêve, ne pas conclure tout de suite la paix ? Les bases d'une conciliation sont-elles donc si difficiles à asseoir, dans l'état d'impuissance réciproque où en sont réduits les partis? Quoi! d'aucun côté on ne peut se réclamer du triomphe final, et chacun persisterait encore dans des prétentions radicales ! Chacun est donc bien sûr d'être le champion exclusif de la bonne cause ! Et si la vérité était chez l'adversaire? ou plutôt, si elle n'était ni là ni ici; qu'elle fût audessus, comme il arnve d'ordinaire dans les conflits humains? La question vaut qu'on s'y arrête : le doute est parfois le commencement de la sagesse, et on n'a que faire d'une devise héroïque là où un Que sais-jei opportun vient répondre exactement à la nécessité présente.

Là se place Montaigne, dans ce rôle de conciliateur, qui était alors le seul à jouer et que seul alors il pouvait jouer. Il ne fallait pour cette fin ni un pur érudit comme Amyot, ni un professeur comme Ramus^ ni même un avocat comme Bodin : l'étude, l'école, le barreau, autant de centres d'où l'on dogmatise plus ou moins sous des formes différentes. La voix écoutée devait être celle de l'homme placé en dehors de toute profession, de l'homme du monde parlant le langage du monde avec une supériorité, il est vrai, et un génie d'invention encore inconnus, mais n'en faisant pas moins appel à tous, dans le langage profane de tous, sur les graves matières confisquées jusque-là par les savants et réservées par eux au huis clos de la discussion. Il était bon aussi qu'au demi-sourire du sage, ce

Page 1