NOTICE SUR MONTAIGNE III
l'héroïsme une admiration sans mélange. Dieu, la fraternité, le devoir ! Avec cette trinité de croyances et dans la contingence universelle des autres vérités, il pouvait se reposer de croire, sinon prendre un secret plaisir à mettre en perpétuelle contradiction avec lui-même l'homme, ce passant, qui, dans son mystérieux voyage sur la terre, « ondoyant et divers » , flotte entre mille routes et court à tous les mirages. C'est là précisément le doute provisoire, méthodique, celui qui consiste à n'accepter pour vrai que ce qui est évidemment prouvé, introduit dans le monde par Socrate sous les formes familières de la conversation, et dont Descartes, en le serrant de plus près et en lui imprimant la rigueur d'une science, devait faire la pierre angulaire de la philosophie moderne.
Montaigne est de cette race féconde de douteurs; mais, plus moraliste que philosophe proprement dit et curieux avant tout de lui-même, s'il a une porte ouverte sur le dehors d'où il observe volontiers les autres, et au-dessus de laquelle on pourrait écrire a Que sçay-je? », il a aussi ce qu'il appelle son « arrière-boutique », où il se retire de préférence pour interroger l'homme intime et lui arracher son secret. S'attaquer à soi, se chercher, et, au mépris de l'amour-propre, ne se faire grâce d'aucune découverte; arriver enfin, sans visées plus hautes, pour sa satisfaction personnelle et la commodité de ses amis, à laisser de soi un portrait scrupuleusement ressemblant, telle a été sa préoccupation maîtresse, sa tâche caressée, et il serait difficile de ne pas distinguer la note dominante qui se dégage des Essais, Aussi la formule générale dans laquelle ils peuvent se résumer est-elle encore le PvcoOi aeon/ràv grec :
CONNAIS-TOI toi-même!
Voilà, presque à coup sûr, si l'usage eût été alors aux épigraphes, celle que Montaigne aurait écrite de sa main en tête de son livre, comme le Mens agitât molem sur lequel il n'était pas permis au lecteur de se méprendre.