NOTICE SUR MONTAIGNE XXXIX
Cela est du scepticisme, soit; maisy en tout cas, ce n'est que le scepticisme de la prudence et de l'observation impartiale, un scepticisme à la Socrate, éminemment propre à nous garantir contre le dogmatisme des doctrinaires, en nous ramenant avant tout à l'étude de l'homme intime, au Connais-toi toi'mcme du philosophe grec.
Nous ne saurions trop le répéter, Montaigne n'a pas eu d'autre visée que celle de s'examiner curieusement et de se connaître^. Les lettres mêmes, qu'il a cultivées avec tant d'éclat, n'ont été pour lui qu'une distraction préférée^; il cherchait surtout dans ks livres ce qui a trait à l'homme pour en tirer des témoignages à l'appui de ses propres observations psychologiques^, comme il appert des nombreuses citations dont il corrobore chacune de ses thèses. Il était ainsi, et il aurait été fâché qu'on se méprît sur son compte, « qu'on se pipât en lui », suivant sa forte expression. « Je vis du jour à la journée, disait-il, et, parlant en révérence, je ne vis que pour moj, mes desseins se terminent là. » Parole d'égoïste, si Ton s'en tient à la lettre; au fond, pure réserve, façons d'amateur qui a bien le tempérament de l'écrivain, mais qui ne se croit pas assez du métier pour s'imposer au public et qui se retranche derrière sa personnalité, la seule qu'il prétende avoir voulu mettre en cause.
Cela entendu, on comprend l'action que devait avoir la parole imagée, l'expression savoureuse, toute cette langue
1. « Je m'estudie plus qu'autre subject : c'est ma metaphisique, c'est ma phisique... J'aymerois mieux m'entendre bien en moy qu'en Platon. » Essais, liv. III, ch. ziii.
2. « De m'estre rongé les ongles à Testnde de Platon ou d'Aristote, on opiniâtre après quelque science solide, je ne l'ay jamais faict : ce n'est pas mon occupation. » Ibid.f liv. I^ ch. zxvi.
3. (c II n'est rien pourquojr je me Yueille rompre la teste^non pas pour la science mesme , de quelque grand pris qu'elle soit. Je ne cherche aux livres qu'à m'y donner du plaisir par un honneste amusement : ou si j'estudie, je n'y cherche que la science qui traicte de la connoissance de moy mesmes. » Ibid,, liv. II, ch. z.