‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 57 sur 270 · NOTICE SUR MONTAIGNE LUI · texte numérisé non relu

NOTICE SUR MONTAIGNE LUI

entrer dans la circulation, l'expression la plus propre est auss la plus forte et la plus savoureuse, parce qu'elle est portée à sa toute-puissance par le fait même de sa création et qu'elle n'a encore rien perdu de sa virginité ou de sa signification native. Le naturel et la bonhomie de Montaigne que l'on cite toujours et que l'on a raison de citer sont moins dans son style une qualité unique que la qualité enveloppante qui renferme toutes les autres et qui n'exclut ni la précision, ni la véhémence, ni la magnificence, ni même l'ingéniosité et. la finesse, ni aucun des artifices donnant du relief au langage, du rythme et de la variété à la phrase. Nourri des anciens dès la mamelle, il en avait fait sa chair et son sang, et c'est naturellement qu'il employait à l'occasion les ressources de la rhétorique la plus raffinée et les plus subtils procédés de l'art des Sénèque et des Quintilien. Causeur, il embrasse tous les sujets et en prend sans effort tous les tons. Pas de page des Es^ats qui ne témoigne avec éclat de cette ampleur de gamme, de cette étonnante variété de couleurs. Citer des exemples serait faire injure au lecteur, qui pourroit répliquer aussitôt par vingt citations tout aussi concluantes ^ Ce qu'il faut citer, a-t-on dit, c'est la

I. Toutefois faisont-Iui cette injure, qu*il nous pardonnera certainement si elle lui fournit l'occasion de se moquer de nous.

Voici d*abord, dans le stjle simple, mais toujours coloré par Fimagination chez Montaigne et relevé par le trait, plusieurs lignes qui sont comme un premier crayon du Misanthrope de Molière :

« La vertu assignée aux affaires du monde est une vertu à plusieurs plis, encoingneures et couddes. pour s*apliquer et joindre à l'humaine foibiesse... J'ay autresfois essayé d'emplojfer au service des negotiations publiques les opinions et reigles de vivre , ainsi rudes , neufves , impolies ou impollues, comme je les ay nées chez moy ou raportées de mon institution et desquelles je me sen commodéement en particulier ; une vertu scholastique et novice : je les y ay trouvées dangereuses et ineptes. Celuy qui va dans la presse, il faut qu'il gauchisse, qu'il serre ses couddes, qu^il recale ou qu^il avance, voire qu'il quitte le droict chemin selon ce qu'il rencontre; qu'il vive non tant selon soy que selon autruy, non selon ce qu'il se propose, mais selon ce qu'on luy propose, selon le temps, selon les hommes, selon les affaires. Je sens que, si j'avois à me dresser tout à faict à telles occupations, il m'y faudroit beaucoup de changement et de

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