LVI NOTICE SUR MONTAIGNE
gieuz de richesses qui fait ressembler les Essais à un de ces bazars merveilleux de l'Orient où, dans le pêle-mêle des choses
tendent pas encore eux mesmes ; et Yoyez les un peu bégayer sur le point de Tenfanter, vous jugez que leur trayail n'est à racouchement , mais qu'ils ne font que lécher encores cette matière imparfaicte. De ma part, je tiens que qui a en l'esprit une vive imagination, il la produira, soit en bergamasque, soit par mines s'il est muet. > Euais, Hy. I, ch. zzri.
— Dans le genre magnifique, nous avons eu déjà l'occasion de citer, page xuii, un morceau d'éloquence qui, par le mouvement, la pompe et la grandeur du sujet, rappelle le fameux exorde de l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre : « Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires... » Il y a encore la peinture, reproduite dans toutes les notices, de l'homme de cœur, « qui tombe obstiné en son courage, qui pour quelque dangier de la mort voisine ne relasche aucun point de sa constance et asseurance... » Le passage suivant est d'une touche non moins superbe :
c Ce grand corps (une armée), à tant de visages et de monvemans, qui semble menasser le ciel et la terre, ce furieux monstre à tant de bras et à tant de testes, c'est tousjours l'homme, foyble, calamiteux et misérable; ce n'est qu'une formilliere esmeuë et eschaufée. Un soufiBe de vent contraire , le croassement d'un vol de corbeaux , le faux pas d'un cheval, le passage fortuite d'un aigle, un songe, une voix, un signe, une brouée matiniere, suffisent à le renverser et porter par terre. Donnez luy seulement d'un rayon de soleil par le visage, le voylà fondu et esvanouy ; qu'on luy esvante seulement un peu de poussière aux yeux, comme aux mouches à miel de nostre poëte (allusion à des vers de Virgile qui viennent d'être cités sur les combats des abeilles), voylà toutes nos enseignes, nos légions , et le grand Pompeius mesmes , à leur teste , rompu et fracassé. Ibid., liv. II, ch. xii.
Et encore : « Il m'advient souvant d'imaginer avec quelque plaisir les dangiers mortels et les attendre : je me plonge, la teste baissée, stupidement dans la mort, sans la considérer et recognoistre, comme dans une profondeur muette et obscure qui m'engloutit tout d'un saut et m'accable en un instant d'un puissant sommeil , plein d'insipidité et indolence. » Ibid,, liv. III, ch. ix.
— Enfin, ce sont les notes les plus variées, tout un concert : « Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font après le miel, qui est tout leur; ce n'est plus thin ny marjolaine. > Qgoi de plus charmant? Et aussi sur les senteurs : « Quelque odeur que ce soit, c'est merveille combien elle s'attache à moy et combien j'ay la peau propre à s'en abreuver... particulièrement les moustaches que j'ay pleines... Si j'en approche mes gans ou mon mouchoir, la senteur y tiendra tout un jour ; elles respondent du lieu d'où je viens. Les estroits baisers de la jeunesse.
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les plus diverses, des plus magnifiques et des plus luxueuses comme des plus humbles et des plus usuelles, il n'est pas une
ttYourenz et gonrmans, s'y colloyent autresfois et s'y tenoient plusieurs heures après. » Essais, liv. I, ch. xzyi et lv.
Ici, la note malicieuse : ■ Je Youdroy que chacun escrivit ce qu'il scait et autant qu'il en sçait... Tel peut avoir quelque particulière science on expérience de la nature d'une rivière ou d'une fontaine» qui ne sçait an reste que ce que chacun sçait. Il entreprendra toutes-fois, pour faire courir ce petit lopin, d'escrire toute la physique. > Ou bien : « Je voy souvent qu'on nous propose des images de vie, lesquelles, ny le proposant ny les auditeurs n'ont aucune espérance de suyvre, ny, qui plus est, envie. De ce mesme papier où il vient d'escrire l'arrest de condemnation contre un adultère, le juge en desrobe un lopin pour en faire un poulet à la femme de son compaignon. > Ibid,^ liv. I, ch. xzx, etliv. III, ch. iz.
Puis mille traits, ou profondément philosophiques comme ceux-ci : ■ Les dieux nous vendent tous les biens qu'ils nous donnent. -— Chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition. -— Nos folies ne me font pas rire, ce sont nos sagesses. » Ibid,, liv. n, ch. zz, et liv. IIl, ch. 11 et m. V ^,
On moraux i rappeler l'auteur des Maximes : « Nous ne quittons pas tant les vices comme nous les changeons et, à mon opinion, en pis. — • Il y a bien i dire entre les boutées et saillies de l'ame ou une résolue et constante habitude. — Je voy qu'en nos vices mesmes nous appelions Dieu à nostre ayde et au complot de nos fautes. » Ibid,, liv. III, ch. ii, liv. II, ch. zziz, et liv. I, ch. lvi.
Ou humoristiques : « Combien avons nous de goujats, compalgnons de nostre gloire? Celuy qui se tient ferme dans une tranchée descouverte, que iaict il en cela que ne facent devant lui cinquante pauvres pioniers qui luy ouvrent le pas et le couvrent de leurs corps pour cinq sous de paie par jour? 1 Ibid., liv. II, ch. zvi.
Ou pittoresques : « Les dieux se jouent de nous à la pelote et nous agitent à toutes mains. — Nostre monde n'est formé qu'à l'ostentation : les hommes ne s'enflent que de vent et se manient à bonds, comme les ba- Ions. T» Ibid», liv. III, ch. ix etxii.
Ou antithétiques : « Je ne fay que la pincer (l'art), ils l'esgorgent. — Au lieu d'y tendre les bras (aux corrections de l'expérience), nous y tendons les griffes. — Pour estre plus sçavans, ils n'en sont pas moins ineptes. . . En quelque main (la science), c'est un sceptre; en quelque autre, une marotte. » Ibid,, liv. II, ch. zzzvii, et liv. III, ch. viii.
Ou tournant même an jeu de mots : « Les haires ne rendent pas tousjours hères ceux qui les portent. » Ibid., liv. II, ch. zzziii.
Nous passons sous silence les traits salés, quoiqu'ils soient dans la tradition gauloise et qu'il y en ait de bien jolis, par exemple les femmes qui, lorsqu'elles boudent l'amour, « n'y vont que d'une f... »