NOTICE SUR MONTAIGNE LXV
à la grande cité i ? S'y rattacher par un lien officiel, devenir citoyen romain, même de la Rome moderne^ c'était la réalisa^* tion d'un de ces rêves d'enfant pleins de merveilles rétrospectives, qui nous poursuivent délicieusement toute la vie et devant lesquels la raison est heureuse de son impuissance. Où perce seulement un peu de vanité dans cette affaire de bulle, c'est lorsqu'il donàe à entendre qu'elle lui a été octroyée spontanément, sans doute comme un hommage rendu au mérite et à la science, tandis que, au contraire, il avait employé tout ce qu'il avait de crédit pour l'obtenir. C'est ce qu'on a su plus tard par la publication de papiers intimes, dont la version circonstanciée et indéniable sur ce point est en contradiction formelle avec la version arrangée des Essais^. Enfin, à la
I . « Le soing des morts nous est en recommandation. Or, j'ay esté nourry dés mon enfance avec ceux icj ; j'ay eu connoissance des affaires de Romme long temps avant que je l'aye eue de ceux de ma maison. Je sçaTois le Capitole et son plant avant que je sceusse le Louvre, et le Tibre avant la Seine. J'ay eu plus en teste les conditions et fortunes de LucuUus, Metellns et Scipion, que je n'ay d'aucuns hommes des nostres... Me trouvant inutile à ce siècle, je me rejecte à cet autre, et en suis si embabouyné que Testât de ceste vieille Romme, libre, juste et floriuante (car je n'en ayme ny la naissance ny la vieillesse), m'intéresse et me pauionne. Parquoy je ne sçauroy revoir si souvent l'assiette de leurs rues et de leurs maisons, et ces ruynes profondes jusques aux antipodes, que je ne m'y amuse. Il me plaist de considérer leur visage, leur port et leurs vestements; je remâche ces grands noms entre les dents et les fais retentir à mes oreilles. Des choses qui sont en quelque partie grandes et admirables, j'en admire les parties mesmes communes : je les visse volontiers deviser, promener et soupper. » Estai$, tiv. III, ch. ix.
1. Voici ce qu'on lit -dans son journal de voyage : « Je recherchai et emploîai tous mes cinq sans de nature pour obtenir le titre de citoyen romein, ne fut ce que pour Tantien honur et religieuse mémoire de son authorité. J'y trouvai de la difficulté ; toutefois je la surmontai, n'y ayant emploîé nulle faveur, voire ny la science seulemant d'aucun François. L'authorité du pape y fut amploïëe, par le moîen de Philippo Musotti» son maggiordomo, qui m'a voit pris en singulière amitié, et s'y pena fort; et m'en fut despeché lettres 3o Id. martii i58i, qui me furent randues le 5 d'avril très autantiques, en la mesme forme et faveur de paroles que les avoit eues le seigneur Jacomo Buon Compagnon, duc de Sero, fils du pape. «