‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 70 sur 270 · LXVI -NOTICE SUR MONTAIGNE · texte numérisé non relu

LXVI -NOTICE SUR MONTAIGNE

mairie de Bordeaux, où il n'en administra que mieux, dans des temps de trouble, en ne faisant pas de zèle et en ne confondant jamais Montaigne avec le maire <, il eut une défaillance : il abandonna son poste devant la peste qui sévit d'une manière intense en i585. Ses fonctions allaient expirer, Tennemi était aux portes de son château, qui pouvait être pillé'; le soin de sa maison, sa famille à protéger, l'emportèrent dans son cœur sur les intérêts de la chose publique. Que des fonction-

I. « Mon opinion, dit-il, est qu'il se faut prester à autniy et ne se donner qu'à soy-mesme... J'ay peu me mesler des charges publiques sans me despartir de moy, de la largeur d*une ongle. Cette aspreté et Tiolence de désir empesche plus qu'elle ne sert à la conduitte de ce qu'on entreprend... Nous ne conduisons jamais bien la chose de laquelle nous sommes possédez et conduicts... J'en vois qui se transforment et se transsubstantient en autant de nouvelles figures et de nouveaux estres qu'ils entreprennent de charges, et qui se prelatent jusques an foye et aux intestins, et entreinent leur office jusques en leur garderobe... Us enflent et grossissent leur ame et leur discours naturel à la hauteur de leur siège magistral. Le maire et Montaigne ont toujours este deux, d'une séparation bien claire, i»

Puis , il répond aux accusations de mollesse portées contre son gouvernement : « Aucuns disent de cette mienne occupation de ville que je m'y suis porté en homme qui s'esmeut trop laschement et d'une affection languissante... De cette langueur naturelle on ne doibt pourtant tirer aucune preuve d'impuissance (car faute de soing et faute de sens, ce sont deux choses)... Si l'occasion y eut esté, il n'est rien que j'eusse espargné... Ils disent aussi cette mienne yacation s'estre passée sans marque et sans trace. Il est bon ! on accuse ma cessation en un temps où quasi tout le monda estoit convaincu de trop faire... Non pas la chose, mais l'apparence paye les hommes. S'ils n'oyent du bruict, il leur semble qu'on dorme. Met humeurs sont contradictoires aux humeurs bruyantes... Je n'accuse pas un magistrat qui dorme, pourveu que ceux qui sont soubs sa main dorment quand et luy : les loix donnent de melme. » Essais, liv. m, ch. z.

a. « Une forte charge de nos troubles se croupit plusieurs mois, de tout son pois, droict sur moy. J'avois d'une part les ennemys à ma porte, d'autre part les picoreurs, pires ennemys, et essayois toute sorte d'injures militaires à la fois... Le peuple y souffrit bien largement Ion... On le pilla, et à moy par conséquent, jusques à l'espérance, luy ravissant tout ce qu'il aToit à s'apresier à vivre pour longues années. » Ibid,, Ht. III,

ch. 3UI.

NOTICE SUR MONTAIGNE LXVIl

naires-nés lui jettent la pierre I Montaigne, qui n'avait rien moins que la vocation administrative, fonctionnaire malgré lui, n'étant que de passage sur son siège, à qui par conséquent l'honneur professionnel et le souci de l'avancement ne pouvaient pas tenir lieu, au besoin, de courage civique; Montaigne, disons-nous, s'il fut coupable, ce ne peut être que de n'avoir pas été un héros.

Puis, quoi ! l'idée prime le fait : on compte par le monde beaucoup de héros contre un écrivain de génie.

Henri Motheau.

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