VI NOTICE SUR MONTAIGNE
des deux premières idées fondamentales de l'humanité ; il appartenait au monde chrétien, et il lui incombe encore, de couronner l'édifice par l'application de la troisième grande idée nécessaire et dernière , qui n'est autre que le rapport du fini à l'infini, de l'homme et de l'univers à Dieu.
Mais, comme tout est dans tout, et que, lorsqu'on parle d'une époque et de sa mission providentielle, cela s'entend de la prédominance, à cette époque, d'un des éléments constitutifs de notre nature, sans l'exclusion des deux autres, le monde chrétien devait, en les reprenant de plus haut et en les épurant, résumer ses devanciers, avant d'affirmer son rôle propre et de partir de son vol. Le moyen âge, qui ouvre l'ère nouvelle, a, comme l'Orient, pour note dominante la religion, mais une religion supérieure à celle de l'Inde et à celle de la Grèce de toute la distance qui sépare le Dieu unique et créateur du christianisme des trente mille divinités capricieuses de l'Olympe ou du Brahma hiéroglyphique des Védas. La religion est et sera toujours le fond d'une civilisation qui commence ou qui recommence , avec une action plus ou moins enveloppante, avec plus ou moins de ténacité à maintenir l'autorité plénière de la foi contre les droits imprescriptibles de la réflexion. D'ailleurs n'est-ce pas la religion elle-même qui prête toujours la première main à l'émancipation de la pensée? L'initiation aux mystères implique un commencement d'explication qui mène à la théologie, d'où doit sortir le libre examen. Ainsi en fut-il au moyen âge, où la scolastique, d'abord humble servante de la foi régnante, tendit peu à peu à se séparer de l'Église et à devenir l'arme des philosophes. Mais déjà au XV^ siècle les papes ne songent plus à une théocratie universelle. Ce beau rêve s'est évanoui avec l'écroulement de la féodalité et la revendication par chaque peuple de sa personnalité et de son indépendance. La vie temporelle fait irruption de toutes parts dans le spirituel et y mêle ses énergies terrestres. Entraînée par le courant séculier, l'Église elle-même cherche, dès ce temps-là, à asseoir en Italie,