‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 79 sur 270 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

tune à leur prudence : parquoy je dis bien, en toutes façons, que les evenemens sont débiles tesmoings de nostre pris et capacité.

Or j'estois iur ce point, qu'il ne faut que voir un homme eslevé en dignité: quand nous l'aurions cogneu, trois jours devant, homme de peu, il coule insensiblement en nos opinions une image de grandeur de suffisance ; et nous persuadons que, croissant de trein et de crédit, il est creu de mérite. Nous jugeons de luy non selon sa valeur, mais à la mode des getons, selon la prérogative de son rang. Que la chanse tourne aussi, qu'il retombe et se remesle à la presse, chacun s'enquiert avec admiration de la cause qui Tavoit guindé si haut : « Est-ce luy, faict on? N'y sçavoii il autre chose quand il y estoit? Les princes se contentent ils de si peu ? Nous estions vrayment en bonnes mains ! » C'est chose que j'ay veu souvant de mon temps; voyre, et le masque des grandeurs qu'on représente aus comédies nous touche aucunement et nous pipe. Ce que j'adore moy-mesmes aus roys, c'est la foule de leurs adorateurs. Toute inclination et soubmission leur est deuë, sauf celle de l'entendement: ma raison n'est pas duite à se courber et fléchir, ce sont mes genoux.

Melanthius, interrogé ce qu'il luy sembloit de la tragédie de Dionysius : « Je ne l'ay, dict-il, point veuë, tant elle est offusquée de langage. » Aussi la pluspart de ceux qui jugent les discours des grans debvroient dire: « Je n'ay point entendu son propos, tant il estoit offusqué de gravité, de grandeur et de majesté. » Antisthenes suadoit un jour aus Athéniens qu'ils comman-

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dassent que leurs asnes fussent aussi bien employez au labourage des terres comnie estoyent les chevaux : surquoy il luy fut respondu que- cet animal n'estoit pas nay à un tel service. « C'est tout un, répliqua il; il n'y va que de vostre ordonnance, car les plus ignorans et incapables hommes que vous employez aus commandemens de vos guerres ne laissent "pas d'en devenir incontinent trés-dignes, parce que vous les y employez. » A quoy touche l'usage de tant de peuples qui canonizent le roy qu'ils ont faict d'entre eux, et ne se contentent point de l'honnorer s'ils ne l'adorent. Ceux de Mexico, depuis que les cérémonies de son sacre sont parachevées, n'osent plus le regarder au visage; ains, comme s'ils l'avoyent déifié par sa royauté, entre les serements qu'ils luy font jurer de maintenir leur religion, leurs loix, leurs libertez, d'estre vaillant, juste et débonnaire, il jure aussi de faire marcher le soleil en sa lumière accoustumée, desgouster les nuées en temps oportun, courir aux rivières leur cours, et faire porter à la terre toutes choses nécessaires à son peuple.

Je suis divers à cette façon commune, et me deffie plus de la suffisance quand je la vois accompaignée de grandeur de fortune et de recommandation populaire. Il nous faut prendre garde combien c'est de parler à son heure, de choisir son point, de rompre le propos ou le changer d'une authorité magistrale, de se deffendre des oppositions d'autruy par un mouvement de teste, un sous-ris ou un silence, devant une assistance qui tremble de révérence et de respect. Un homme de monstrueuse fortune, venant roesler son

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