‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 80 sur 270 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

advis à certain léger propos qui se demenoit tout lâchement en sa table, commença justement ainsi : « Ce ne peut estre qu'un menteur ou ignorant qui dira autrement que, etc. » Suyvez cette pointe philosophique, un pouignart à la main.

Voicy un autre advertissement duquel je tire grand usage, c'est qu'aus disputes et conférences tous les mots qui nous semblent bons ne doivent pas incontinent estre acceptez. La plus part des hommes sont riches d'une suffisance estrangere. Il peut advenir à tel de dire un beau traict,une bonne responce et sentence, et la mettre en avant sans en cognoistre la force. Il n'y faut point tousjours céder, quelque vérité ou beauté qu'elle^ ait. Ou il la faut combatre à escient, ou se tirer arrière, soubs couleur de ne l'entendre pas, pour taster de toutes parts comment elle est logée en son autheur. Il peut advenir que nous nous enferrons, et aidons au coup outre sa portée. J'ay autrefois employé, à la nécessite et presse du combat, des revirades qui ont faict faucée outre mon dessein et mon espérance : je ne les donnois qu'en nombre, on les recevoit en pois. Tout ainsi comme, quand je débats contre un homme vigoureux, je me plais d'anticiper ses conclusions, je luy oste la peine de s'interpréter, j'essaye de prévenir son imagination imparfaicte encores et naissante ; l'ordre et la pertinence de son entendement m'advertit et menace de loing : de ces autres, je faicts tout le rebours ; il ne faut rien entendre que par eux, ny rien présupposer. S'ils jugent en parolles universelles, a Cecy est bon, cela ne l'est pas » , et qu'ils rencontrent, voyez si c'est la fortune qui rencontre pour

eux. Ils disent une bonne chose, sçachons jusques où ils la cognoissent, voyons par où ils la tiennent. Nous les aydons à employer ce beau mot et cette belle raison qu'ils ne possèdent pas, ils ne Font qu'en garde : ils l'auront produicte à Tavanture et à tastons, nous la leur mettons en crédit et en pris. Vous leur prestez la main ; à quoy faire? Ils ne vous en sçavent nul gré, et en deviennent plus ineptes. Ne les secondez pas, laissés les aller : ils manieront cette matière comme gens qui ont peur de s'eschauder ; ils n'osent luy changer d'assiete et de jour, ny l'enfoncer. Croslez là tant soit peu, elle leur eschappe, ils vous la quittent, toute forte et belle qu'elle est : ce sont belles armes, mais elles sont mal emmanchées. Combien de fois en ayrje veu l'expérience ! Or, si vous venez à les esclaircir et confirmer, ils vous saisissent et desrobent incontinent cet avantage devostre interprétation : « C'estoit ce que je voulois dire, voylà justement ma conception ; si je ne l'ay ainsin exprimé, ce n'est que faute de langue. »Souflez; il faut employer la malice mesme à corriger cette fiere bestise. C'est injustice et inhumanité de secourir et redresser celuy qui n'en a que faire, et qui en vaut moins. J'ayme à les laisser embourber et empestrer encore plus qu'ils ne sont, et si avant, s'il est possible, qu'en fin ils se recognoissent.

La sottise et desreglement de sens n'est pas chose guérissable par un traict d'advertissement. Nous devons ce soing aux nostres , et cette assiduité de correction et d'instruction; mais d'aller prescher le premier passant et régenter l'ignorance ou ineptie du premier rencontré, c'est un usage auquel je veux grand

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