‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 81 sur 270 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

mal. Rarement le fais-je, aus propos mesme qui se passent avec moy; et quite plustost tout que de venir à ces instructions reculées et magistrales. Mais aux choses qui se disent en commun ou entre autres, pour fauces et absurdes que je les juge, je ne me jette jamais à la traverse ny de parolle ny de signe. Au demeurant, rien ne m'offence tant en la sottise que dequoy elle se plaist plus que aucune raison ne se peut raisonnablement plaire. C'est mal'heur, que la prudence vous deffend de vous satisfaire et fier de vous, et vous en envoyé tousjours mal content et craintif, là où Topiniastreté et la témérité remplissent leurs hostes d'esjouïssance et d'asseurance. C'est aux plus mal habiles de regarder les autres hommes par dessus l'espaule, s'en retournans tousjours du combat plains de gloire et d'allégresse. Et le plus souvent encore il advient que cette outrecuidance de langage et^gayeté de visage leur donne gaigné à l'endroit de l'assistance , qui est communément foible et incapable de bien juger et discerner les vrays avantages.

Pouvons nous pas mesler au tiltre de la conférence et communication les devis pointus et coupez que l'alegresse et la privauté introduict entre les amis , gossans et gaudissans plaisamment et vifvement les uns les autres? exercice auquel ma gayeté naturelle me rend assez propre; et, s'il n'est aussi tendu et sérieux que cet autre exercice que je viens de dire, il n'est pas moins aigu et ingénieux. Pour mon regard, j'y fournis plus de liberté que d'esprit, et y ay plus d'heur que d'invention ; mais je suis parfaicten la souffrance, car 'j'endure la revenche non seulement aspre.

mais indiscrète aussi, sans altération. Et à la charge qu'on me faict, si je n*ay dequoy repartir brusquement sur lé champ , je ne vay pas m'amuser à suivre cette pointe, d'une contestation ennuyeuse et lasche, tirant à l'opiniastreté ; je la laisse passer et, baissant joyeusement les oreilles , remets d'en avoir ma raison à quelque heure meilleure : n'est. pas marchant qui tousjours gaigne. La plus part changent de visage et de voix où la force leur faut, et, par une importune cholere, au lieu de se venger, accusent leur foiblesse ensemble et leur impatience. En cette gaillardise, nous pinçons par fois des cordes secrettes de nos imperfections, lesquelles, rassis, nous ne pouvons toucher sans offence; et nous entreadvertissons utillement de nos deffauts. Il y a d'autres jeux de main , indiscrets et aspres, à la françoise, que je hay mortellement; j'ay la peau tendre et sensible : j'en ay veu en ma vie enterrer deux princes de nostre sang.

Au reste, quand je veux juger de quelqu'un , je luy demande combien il se contente de soy, jusques où son parler ou sa besongne luy plaist. Je veux éviter ces belles excuses : « Je le fis en me jouant ;

Ablatum mediis opus est incudibus istud;

je n'y fus pas une heure ; je ne l'ay reveu depuis. » Or, fais-je, laissons donc ces pièces ; donnez m'en une qui vous représente bien entier, par laquelle il vous plaise qu'on vous mesure. Et puis, que trouvez vous le plus beau en vostre ouvrage ? Est-ce ou cette partie ou cette cy? la grâce, ou la matière, ou l'invention, ou le juge-

Page 1