‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 82 sur 270 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

ment, ou la science? Car ordinairement je m'aperçoy qu'on faut autant à juger de sa propre besongne que de celle d'autruy, non seulement pour l'affection qu'on y mesle, mais pour n'avoir la suffisance de la cognoistre et distinguer. L'ouvrage, de sa propre force et for* tune, peut seconder l'ouvrier outre son invention et connoissance. Pourmoy, je ne juge la valeur d'autre besongne plus obscurément que de la mienne, et loge les Essais tantost bas, tantost haut, fort inconstamment et doubteusement. Il y a plusieurs livres utiles, à raison de leurs subjects, desquels l'autheur ne. tire aucune recommandation , et des bons livres comme des bons ouvrages qui font honte à l'ouvrier. J'escriray la façon de nos convives et de nos vestemens, et l'escriray de mauvaise grâce ; je publieray les edits de mon temps et les lettres des princes qui passent es mains publiques ; je feray un abbregé sur un bon livre, et tout abbregé sur un bon livre est un sot abbregé, lequel livre viendra à se perdre, et choses semblables. La postérité retirera utilité singulière de telles compositions ; moy, quel honneur, si n'est de ma bonne fortune ? Bonne part des livres fameux sont de cette condition.

Quand je leux Philippe de Comines, il y a plusieurs années, tresbon autheur certes, j'y remarquay ce mot pour non vulgaire : qu'il se faut bien garder de faire tant de service à son maistre qu'on l'empesche d'en trouver la juste recompence. Je devois louer l'invention, non pas luy; je la r'encontray en Tacitus, il n'y a pas long temps : Bénéficia eo usque Ixta sunt dum videntur exsolvi posse; ubi multum antevenere, pro gratia odium redditur. Le suject, selon qu'il est, peut faire trouver un

homme sçavant et memorieux; mais, pour juger en luy les parties plus siennes et plus dignes, la force et beauté de son ame, il faut sçavoir ce qui est sien et ce qui ne l'est point, et, en ce qui n'est pas sien, combien on luy doibt, en considération du chois, disposition, ornement et langage qu'il y a fourny. Quoy, s'il a emprunté la matière et empiré la forme, comme il advient souvent ? Nous autres, qui avons peu de practique avec les livres, sommes en cette peine, que, quand nous voyons quelque belle invention en un poète nouveau, quelque fort argument en un prescheur, nous n'o&ons pourtar.* les en louer que nous n'ayons prins instruction de quelque sçavant si cette pièce leur est propre ou si elle est estrangere. Jusque lors je me tiens tousjours sur ma garde.

Je viens de courre d'un fil l'histoire de Tacitus (ce qui ne m'advient guère ; il y a vint ans que je ne mis en livre une heure de suite); et l'ay faict à la suasion d'un gentilhomme que la France estime beaucoup, tant pour sa valeur propre que pour une constante forme de suffisance et bonté qui se voit en plusieurs frères qu'ils sont. Je ne sçache point d'autheur qui mesle à un registre public tant de considération des meurs et inclinations particulières. Il n'est pas en cela moins curieux et diligent que Plutarque, qui en a faict expresse profession. Cette forme d'histoire est de beaucoup la plus utile : les mouvemens publics dépendent plus de la conduicte de la fortune , les privez de la nostre. Et si n'en a point oublié ce qu'il devoit à l'autre partie. C'est plustost un jugement que narration d'histoire; il y a plus de préceptes que de contes : ce

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