‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 83 sur 270 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

n*est pas un livre à lire , c'est un livre à estudier et apprendre; il est si plain de sentences qu'il y en a à tort et à droict ; c'est une pépinière de discours éthiques et politiques pour la provision et ornement de ceux qui tiennent rang au maniement du monde. Il plaide tousjours par raisons solides et vigoreuses, d'une façon pointue et subtile, suyvant le stile affecté du siècle : ils aymoyent tant à s'enfler, qu'où ils ne trouvoyent de la pointe et«subtilité aux choses, ils l'empruntoyent des paroUes. Il ne retire pas mal à l'escrire de Seneque : il me semble plus charnu, Seneque plus aigu. Son service est plus propre à un estât trouble et malade , comme est le nostre présent ; vous diriez souvent qu'il nous peinct et qu'il nous pinse.

Ceux qui doubtent de sa foy s'accusent assez de luy vouloir mal d^ailleurs. Il a les opinions saines et pend du bon pafty aux affaires romaines. Je me plains un peu toutesfois dequoy il a jugé de Pompeius plus aigrement que ne porte l'advis des gens de bien qui ont vescu et negotié avec luy; de l'avoir estimé du tout pareil à Marina et à Sylla, sinon d'autant qu'il estûit plus couvert. On n'a pas exempté d'ambition sort intention au gouvernement des affaires, ny de ven^ geance ; et ont crainct ses amis mesme que la victoire l'eust emporté outre les bornes de la raison , mais non pas jusques à une mesure si effrénée : il n'y a rien en sa vie qui nous ayt menasse d'une si expresse cruauté et tyrannie. Encores ne faut-il pas contrepoiser le soubçon à l'évidence : ainsi je ne l'en crois pas. Que ses narra* tions soient naifves et droictes , il se pourroit à l'avan* tore argumenter de cecy mesme, qu'elles ne s'appli-

quent pas tousjours exactement aux conclusions de ses jugements, lesquels il suit selon la pente qu'il y a prise, souvent outre la matière qu'il nous montre, laquelle il n'a daigné incliner d'un seul air. Il n'a pas besoing d'excuse d'avoir approuvé la religion de son temps, selon les loix qui luy commandoient, et ignoré la vraye. Cela, c'est son malheur, non pas son défaut.

J'ay principalement considéré son jugement et n'en suis pas bien esclarcy par tout. Comme ces mots de la lettre que Tibère vieil et malade envoyoit au Sénat : « Que vous escriray-je , Messieurs , ou comment vous escriray-je , ou que ne vous escriray-je poinct, en ce temps ? Les dieux et les déesses me perdent pirement que je ne me sens tous les jours périr, si je le sçay ! » je n'apperçois pas pourquoy il les applique si certainement à un poignant remors qui tourmente la conscience de Tibère ; aumoins lors que j'estois à mesme, je ne le vis point.

Cela m'a semblé aussi un peu lâche, qu'ayant eu à dire qu'il avoit exercé certain honorable magistrat à Romme, il s'aille excusant que ce n'est point par ostentation qu'il Fa dit. Ce traict me semble bas de poil pour une ame de sa sorte : car le n'oser parler rondement de soy a quelque faute de cœur : un jugement roide et hautain, et qui juge de soy sainement et seurement, il use à toutes mains des propres exemples ainsi que de chose estrangere, et tesmoigne franchement de soy comme de chose tierce. II faut passer pardessus ces règles populaires de la civilité en faveur de la vérité et de la liberté.

Si ses escris rapportent aucune chose de ses con-

Page 1