‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 84 sur 270 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

ditions^ c'estoit un grand personnage, droicturier et courageux, non d'une vertu superstitieuse, mais philosophique et généreuse. On le pourra trouver hardy en ses tesmoignages : comme où il tient qu'un soldat portant un fais de bois, ses mains se roidirent de froid et se collèrent à sa charge , si qu'elles y demeurèrent attachées et mortes, s'estant départies des bras. J'ay accoustumé en telles choses de plier soubs l'authorité de si grands tesmoings.

Ce qu'il dict aussi, que Vespasian, par la faveur du dieu Serapis, guarit en Alexandrie une femme aveugle en luy oignant les yeux de sa salive, et je ne sçay quel autre miracle, il le faict par l'exemple et devoir de tous bons historiens. Ils tiennent registre des evenemens d'importance : parmy les accidens publics sont aussi les bruits et opinions populaires. C'est leur rolle de reciter les communes créances, non pas de les régler. Cette part touche les théologiens et les philosophes, directeurs des consciences. Pourtant tressagement , ce sien compaignon et grand homme comme luy : Equidem plura transcribo quam credo : nam ntc affirmare sustineo de quibus dubito, nec subducere qux accepi : c'est tresbien dict. Qu'ils nous rendent l'histoire plus selon qu'ils reçoivent que selon qu'ils estiment. Moy qui suis roy de la matière que je traicte , et qui n'en dois conte à personne, ne m'en crois pourtant pas du tout : je hasarde souvent des boutades de mon esprit, qui ne me contentent pas; mais je les laisse courir à l'avanture, voir si quelque autre s'en contentera. Les jugemens, voire pareils en force, ne sont pas tousjours pareils en application et en goust.

Voilà ce que la mémoire m'en représente en gros et assez incertainement. Tous jugemens universels sont lâches et dangereux.

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