CHAPITRE IX
me contente de jouïr le monde sans m'en empresser, de ?ivre une vie seulement excusable et qui seulement ne poise ny à mey ny à autruy.
Jamais homme ne se laissa aller plus plainement et plus lâchement au soing et gouvernement d'un tiers que je fairois, si j'avois à qui. L'un de mes souhaits pour cette heure , ce seroit de trouver un gendre qui sceut appaster commodëement mes vieux ans et les endormir, entre les mains de qui je déposasse en toute souveraineté la conduite et usage de mes biens ; qu'il en fit ce que j'en fais et gaignat sur moy ce que j'y gaigne, pourveu qu'il y apportât un courage vrayement reconnoissant et amy. Mais quoy I nous vivons en un monde où la loyauté des propres enfans est inconnue.
Qui a la garde de ma bourse en voyage, il l'a pure et sans contrerole; aussi bien me tromperoit il en contant; et, si ce n'est un diable, je l'oblige à bien faire. par une si abandonnée confiance. La plus commune seureté que je prens de mes gens, c'est la mesconnoissance : je ne présume les vices qu'après que je les ay veus, et m'en fie plus aux jeunes, que j'estime moins gastez par mauvais exemple. J'oi plus volontiers dire, au bout de deux mois, que j'ay despandu quatre cens escus, que d'avoir les oreilles battues, tous les soirs, de trois, cinq, sept : si ay-je esté desrobé aussi peu que autre. Il est vray que je preste un peu l'espaule à l'ignorance ; je nourris à escient, aucunement trouble et incertaine, la science de mon arjant : jusques à certaine mesure, je suis content d'en pouvoir doubter. Il faut laisser un peu de place à la desloyauté ou imprudence de vostre valet : s'il vous en reste en gros
de quoy faire vostre effect, cet excez de la libéralité de la fortune, laissez le un peu plus courre à sa mercy. O le vilein et sot estude, d'estudier son argent, se plaire à le manier et reconter! c'est par là que ravarice faict ses aproches.
Depuis dixhuict ans que je gouverne des biens, je n'ay sceu gaigner sur moy de voir ny tiltres ny mes principaux affaires, qui ont nécessairement à passer par ma science et par mon soing. Ce n'est pas un mespris philosophique dés choses transitoires et mon* daines ; je n'ay pas le goust si espuré, et les prise pour le moins ce qu'elles valent ; mais certes c'est faitardise et mollesse inexcusable et puérile. J'estoy, ce croi-je, plus propre à vivre de la fortune d'autruy, s'il se pouvoit sans obligation et sans servitude; et si ne sçay, à l'examiner de prés, si, selon mon humeur et mon sort, ce que j'ay à souffrir des affaires, et des serviteurs, et des domestiques, n'a point plus d'abjection, d'importunité et d'aigreur que n'auroit la suitte d'un homme nay plus grand que moy, qui me guidât un peu à mon aise. Crates fit pis, qui se jetta en la franchise de la pauvreté pour se deffaire des indignitez et cures du mesnage. Cela ne fairois-je pas, je hay la pauvreté à pair de la douleur; mais, ouy bien, changer cette sorte de vie à une autre moins noble et moins affaireuse.
Absent, je me despouille de tous tels pensemens ; et sentirois moins lors la ruyne d'une tour que je ne faîcs, présent, la cheute d'une ardoyse. Mon ame se démesle bien ayséement à part, mais, en présence, elle souffre comme celle d'un vigneron : j'esleve assez mon courage k rencontre des inconveniens; les yeux, je ne puis.