‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 91 sur 270 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Sensus ! ô Super i, sensus !

Je suis, chez moy, respondant de tout ce qui va mal. Peu de maistres, je parle de ceux de moîenne condition comme est la mienne, et, s'il en est, ils sont plus heureux, se peuvent tant reposer sur un second qu'il ne leur reste bonne part de la charge. Cela oste beaucoup du plaisir que je devrois prendre chez moy de la Visitation et assemblée de mes amis. La plus inepte contenance et plus vile d'un gentilhomme en sa maison, c'est de le voir empesché de l'ordre de sa police, parler à Toreille d'un valet, en menacer un autre des yeux; elle doit couler insensiblement et représenter un train ordinaire : et treuve laid qu'on entretienne ses hostes du traictement qu'on leur faict, autant à l'excuser qu'à la vanter. J'ayme l'ordre et la netteté,

Et cantharus et lanx OsUndunt mihi me,

au pris de l'abondance ; et regarde chez moy exactement à la nécessité, peu à la parade. Si un valet se bat chez autruy, si un plat se verse, vous n'en faites que rire : vous dormez, ce pendant que monsieur renge avec son maistre d'hostel ses affaires pour vostre traitement du lendemain.

Quand je voyage, je n'ay à penser qu'à moy et à l'emploicte de mon argent ; cela se dispose d'un seul précepte. Il est requis trop de parties à amasser, je n'y entens rien; à despendre, je m'y entens un peu, et à donner jour à ma despence, qui est de vray son principal usage; mais je m'y attens trop ambitieusement.

qui la rend inegalle et difforme, et en outre immodérée en l'un et l'autre visage. Si elle paroit, si elle sert, je m'y laisse indiscrettement aller, et me resserre autant indiscrettement si elle ne luit et si elle ne me rit.

Qui que ce soit, ou art ou nature, qui nous imprime cette condition de vivre par la relation à autruy, nous faict beaucoup plus de mal que de bien. Nous nous defraudons de nos propres utilitez pour former les apparences à l'opinion commune. Il ne nous chaut pas tant quel soit nostre estre en nous et en effaict, comme quel il soit en la cognoissance publique. Les biens mesmes de l'esprit, et la sagesse nous semble sans fruict, si elle n'est jouie.que de nous, si elle ne se produict à la veuë et approbation estrangere. Il y en a de qui l'or coulle à gros bouillons par des lieux sousterreins , imperceptiblement : d'austres l'estandent tout en lames et en feuilles : si qu'aus uns les liars valent escuz, aux autres le rebours , le monde estimant l'emploite et la valeur selon la montre. Tout soing curieus autour des richesses sent à l'avarice ; leur dispensation mesme et la libéralité trop ordonnée et artificielle, elles ne valent pas une advertance et sollicitude pénible. Qui veut faire sa despence juste la faict estroitte et contrainte. La garde ou l'emploite sont de soy choses indifférentes, et ne prennent couleur de bien ou de mal que selon l'application de nostre volonté.

L'autre cause qui me convie à ces promenades, c'est la disconvenance aux meurs présentes de nostre estât. Je me consolerois ayséement de cette corruption, pour le regard de l'interest public.

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