‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 93 sur 270 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

quelle elle s'est maintenue. Sa forme et commodité essentielle despend de l'usage. Nous nous desplaisons Yolontiers de la condition présente ; mais je tiens pourtant que d'aller désirant le commandement de peu en un estât populaire, ou en la monarchie une autre sorte de gouvernement y c'est vice et folie.

Âyme l'estat tel que tu le vois estre :

S'il est royal, ayme la royauté ; S'il est de peu, ou bien communauté, Âyme l'aussi^ car Dieu t'y a faict naistre.

[Ainsi en parloit] le bon monsieur de Pibrac, que nous venons de perdre, un esprit si gentil, les opinions si saines, les meurs si douces. Cette perte et celle qu'en mesme temps nous avons faicte de monsieur de Foix sont pertes importantes à nostre couronne. Je ne sçay s'il reste à la France de quoy substituer un autre coupple pareil à ces deux Gascons, en syncerité et en suffisance, pour le conseil de nos roys. C'estoyent âmes diversement belles, et certes, selon le siècle, rares et belles, chacune en sa forme. Mais qui les avoit logées, en ce siècle, si disconvenables et si disproportionnées à nostre corruption et à nos tempestes ?

Rien ne presse un estât que l'innovation : le changement donne seul forme à l'injustice et à la tyrannie. Quand quelque pièce se démanche, on peut l'estayer ; on peut s'opposer à ce que l'altération et corruption naturelle à toutes choses ne nous esloingne trop de nos commencemens et principes ; mais d'entreprendre à refondre une si grande machine et en changer les fondements, c'est à faire à ceux qui veulent amender

les deffauts particuliers par une confusion universelle et guarir les maladies par la mort. Le monde est inepte à se guarir : il est si impatient de ce qui le presse qu'il ne vise qu'à s'en deffaire, sans regarder à quel pris. Nous voyons par mille exemples qu'il se guarit ordinairement à ses despens. La descharge du mal présent n'est pas guarison, s'il n'y a en gênerai amendement de condition. Pour nous voir bien piteusement agitez, car que n^avons nous faict ?

■ Ehtul cicatricum et scderis pudet, Fratrumqut : quid nos dura rcfugimus jEtasi quid intactum nef asti Liquimus ? unde manum juventus Metu Deorum continuité quibus Peptrcit aris?

je ne vay pas soudain me resolvant :

Ipsa si vdit Salus, Servare prorsus non poiest hanc familiam :

nous ne sommes pas pourtant, à l'avanture, à nostre dernier période.

La conservation des estats est chose qui vray-semblablement surpasse nostre intelligence. En toutes nos fortunes, nous nous comparons à ce qui est au dessus de nous et regardons vers ceux qui sont mieux : mesurons nous à ce qui est au dessous ; il n'en est point de si malotru qui ne trouve mille exemples où se consoler. Et, comme disoit Solon: «Qui dresseroit un tas de tous les maux ensemble, il n'e^t aucun qui ne choisit

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