‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 94 sur 270 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

plustost de raporter avec soy les maux qu'il a que de venir à division légitime, avec tous les autres hommes, de ce tas de maux, et en prendre sa quotte part. » Nostre police se porte mal ; il en a esté pourtant de plus malades sans mourir. Les dieux se jouent de nous à la pelote et nous agitent à toutes mains :

Enimvero DU nos homines quasi pilas habent.

Les astres ont fatalement destiné Testât de Romme pour patron de ce qu'ils peuvent en ce genre : il comprend en soy toutes les formes et avantures qui touchent un estât, tout ce que l'ordre y peut, et le trouble, et l'heur, et le malheur. Qui se doit désespérer de sa condition, voyant les secousses et mouvemens dequoy celuy-là fut agité et qu'il supporta ? Si l'estenduë de la domination est la santé d'un estât (dequoy je ne suis aucunement d'advis), celuy-là ne fut jamais si sain que quand il fut le plus malade. La pire de ses formes luy fut la plus fortunée. A peine reconnoit-on l'image d'aucune police soubs les premiers empereurs : c'est la plus horrible et espesse confusion qu'on puisse con cevoir. Toutesfois il la supporta et y dura, conservant non pas une monarchie resserrée en ses limites^ mais tant de nations si diverses, si esloignées, si mal affectionnées, si desordonnéement commandées et injustement conquises :

Nec gentibus ullis Commodat in populum, terrx pélagique patente m, Invidiam fortuna suam.

Tout ce qui branle ne tombe pas. La contexture d'un si grand corps tient à plus d'un clou; il tient mesme

par son antiquité, comme les vieux bastimens ausquels î'aage a desrobé le pied, sans crouste et sans cyment, qui pourtant vivent et se soustiennent en leur propre

Nec jam validis radicibus hxrens.

Pondère tuta suo est.

D'avantage, ce n'est pas bien procédé de reconnoistre seulement le flanc et le fossé pour juger de la seureté d'une place : il faut voir par où on y peut venir, en quel estât est l'assaillant. Peu de vaisseaux fondent de leur propre poix et sans violence estrangere. Or tournons les yeux par tout, tout crolle autour de nous : en tous les grands estats, soit de chrestienté, soit d'ailleurs, que nous cognoissons, regardez y, vous y trouverez une évidente menasse de changement et de ruyne :

Et sua sunt illis incommoda, parque per omnes Tempestas,

Les astrologues ont beau jeu à nous advertir, comme ils font, de grandes altérations et mutations prochaines : leurs devinations sont présentes et palpables, il ne faut pas aller au ciel pour cela. Nous n'avons pas seulement à tirer consolation de cette société universelle de mal et de menasse, mais encores quelque espérance pour la durée de nostre estât, d'autant que natirrellement rien ne tombe là où tout tombe : la maladie universelle est la santé particulière ; la conformité est qualité ennemie à la dissolution. Pour moy, je n'en entre point au desespoir, et me semble y voir des routes à nous sauver :

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