CHAPITRE IX
Deus hxc fartasse henigna Keducct in stdtm vice.
Qui sçait si Dieu voudra qu'il en advienne comme des corps qui se purgent et remettent en meilleur estât par longues et griefves maladies, lesquelles leur donnent une santë plus entière et plus nette que celle qu'elles leur avoient osté ?
Ce qui me poise le plus, c'est qu''à compter les simptomes de nostre mal, j'en vois autant de naturels, et de ceux que le ciel nous envoyé et proprement siens, que de ceux que nostre desreiglement et l'imprudence humaine y confèrent. Encores en ces ravasseries icy crains-je la trahison de ma mémoire, que, par inadvertance, elle m'aye faict enregistrer une chose deux fois. Je hay à me reconnoistre , et ne retaste jamais qu'envis ce qui m'est une fois eschappé. Or je n'apporte icy rien de nouvel apprentissage, ce sont imaginations communes : les ayant à l'avanture conceuës cent fois, j'ay peur de les avoir desjà enrollées. La redicte est partout ennuyeuse, fut ce dans Homère; mais elle est ruineuse aux choses qui n'ont qu'une montre superficielle et passagiere. Je me desplais de l'inculcation, voire aux choses utiles, comme en Seneque.
Ma mémoire s^empire cruellement tous les jours,
Pocula Lethxos ut si ducentia somnos Arente faucc traxerim.
Il faudra doresnavant, car, Dieu mercy, jusques à cette heure il n'en est pas advenu de faute, que, au lieu que les autres cerchent temps et occasion de penser à ce
qu'ils ont à dire, je fiiye à me préparer, de peur de m'attacher à quelque obligation de laquelle j'aye à despendre. L'estre tenu et obligé me fourvoie, et le despendre d'un si foible instrument qu'est ma mémoire. Je ne lis jamais cette histoire que je ne m'en ofFence d'un ressentiment propre et naturel :
Lyncestez, accusé de conjuration contre Alexandre, le jour qu'il fut mené en la présence de l'armée, suyvant la coustume,pour estre ouy en ses deffences, avoit en sa teste une harangue estudiée, de laquelle, tout hésitant et bégayant, il prononça quelques paroles. Comme il se troubloit de plus en plus, ce pendant qu'il luicte avec sa mémoire et qu'il la retaste, le voilà chargé et tué à coups de pique par les soldats qui luy estoient plus voisins, le tenant pour convaincu : son estonnement et son silence leur servit de confession. Ayant eu en prison tant- de loisir de se préparer, ce n'est à leur advis plus la mémoire qui luy manque, c'est la conscience qui luy bride la langue et luy oste la force. Vrayment c'est bien dict : on s'estonne du lieu, de l'assistance, de l'expectation, lors mesme qu'il n'y va que de l'ambition de bien dire; que peut-on faire quand c'est une harangue qui porte la vie en conséquence ?
Pour moy, cela mesme que je sois lié à ce que j'ay à dire sert à m'en desprendre. Quand je me suis commis et assigné entièrement à ma mémoire, je pends si fort sur elle que je l'accable ; elle s'effraye de sa charge. Autant que je m'en rapporte à elle, je me mets hors de moy jusques à essaier ma contenance; et me suis veu quelque jour en peine de celer la servitude en laquelle