CHAPITRE IX
î'estois entravé : là où mon dessein est de représenter en parlant une profonde nonchalance et des mouvemens fortuites et impremeditez , comme naissans des occasions présentes ^ aymant aussi cher ne rien dire qui vaille que de montrer estre venu prémédité pour bien dire; chose messeante, sur tout à gens de ma profession. On a laissé par escrit de l'orateur Curio que, quand il proposoit la distribution des pièces de son oraison en trois, ou en quatre, ou le nombre de ses arguments et raisons, il luy advenoit volontiers ou d'en oublier quelqu'un, ou d'y en adjouster un ou deux de plus. Je me suis tousjours bien gardé de tomber en cet inconvénient, ayant hay ces promesses et prescriptions, non seulement pour la deffiance de ma mémoire, mais aussi pour ce que cette forme retire trop à l'artiste. Baste, que je me suis meshuy promis de ne prendre plus la charge de parler en lieu de respect : car, quant à parler en lisant son escript, outre ce qu'il est monstrueux, il est de grand desavantage à ceux qui par nature pouvoient quelque chose en l'action ; et de me jetter à la mercy de mon invention présente, encore moins : je l'ay lourde et trouble, qui ne sçauroit fournir à soudaines nécessitez et importantes.
Laisse, lecteur, courir encore ce coup d'essay et ce troisiesme alongeail du reste des pièces de ma peinture. J'adjouste, mais je ne corrige pas : premièrement, par ce que celuy qui a hypothecqué au monde son ouvrage, je trouve apparence qu'il n'y aye plus de droict; qu'il die, s'il peut, mieux ailleurs, et ne corrompe la besongne qu'il nous a vendue. De telles gens il ne faudroit rien acheter qu'après leur mort. Qu'ils y
5o LIVRE TROISIESME
pensent bien avant que de se produire : qui les haste ? Secondement, que, pour mon regard, je crains de perdre au change : mon entendement ne va pas tousjours avant, il va à reculons par fois. Je ne me deffie guiere moins de mes fantasies, pour estre secondes ou tierces que premières, ou présentes que passées. Nous nous corrigeons aussi sottement souvent qu'aux autres. Je suis envieilly de huit ans depuis mes premières publications ; mais je fais doute que je sois amande d'un pouce.
La faveur publique m'a donné un peu plus de hardiesse que je n'esperois; mais ce que je crains le plus, c^est de saouler : j'aymerois mieux poindre que lasser, comme a fait un honneste homme de mon temps. La louange est tousjours plaisante, de qui et pourquoy qu'elle vienne : si faut il, pour s'en aggréer justement, estre informé de sa cause. Les imperfections mesme ont leur moyen de se recommander. L'estimation vulgaire et commune se voit le plus souvent peu heureuse en rencontre; et, de mon temps^je suis trompé si les pires escrits ne sont ceux qui ont gaigné le dessus du vent populaire. Certes, je rends grâce à des honnestes hommes qui daignent prendre en bonne part mes foibles efforts : il n'est lieu où les fautes de la façon paroissent tant qu'en une matière qui de soy n'a point de recommendation. Ne te prenspointàmoy, lecteur, de celles qui se coulent icy par la fantasie ou inadvertance d'autruy ; chaque main, chaque ouvrier, y apporte les siennes. Je ne me mesle ny d'ortografe, et ordonne seulement qu'ils suivent l'ancienne, ny de la punctuation : je suis peu expert en l'un et en l'autre.