‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 97 sur 270 · CHAPITRE IX 5l · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX 5l

Où ils rompent du tout le sens^ je m'en donne peu de peine, car aumoins ils me deschargent; mais où ils en substituent un faux, comme ils font si souvent, et me destoument à leur conception, ils me perdent. Toutesfois, quand la sentence n'est forte à ma mesure, un honeste homme la doit refuser pour mienne. Qui connoistra combien je suis peu laborieux, combien je suis faict à ma mode, croira facilement que je redicterois plus volontiers encore autant d'Essais que de m'assujettir à les resuivre pour cette puérile correction. Je disois donc tantost qu'estant planté en la plus profonde minière de ce nouveau métal, non seulement je suis privé de grande familiarité avec gens d'autre humeur et opinions que les miennes, et qui se tiennent d'un neud qui fuit à tout autre neud, mais encore je ne suis pas sans hazard parmy ceux à qui tout est également loisible, et desquels la plus part ne peut meshuy empirer son marché envers nostre justice, d'où naist l'extrême degré de licence. Contant toutes les particulières circonstances qui me regardent, je ne trouve homme des nostres à qui la deffence des loix couste, etenguain cessant, et en dommage émergeant, disent les clercs, plus qu'à moy. Comme maison de tout temps libre, ouverte et officieuse à chacun, car je ne me suis jamais laissé induire d'en faire un outil de guerre offensive, à laquelle je me mesle plus volontiers où elle est le plus esloingnée de mon voisinage, ma maison a mérité assez d'affection populaire, et seroit bien malaisé de me gourmander sur mon fumier; et estime à un merveilleux chef d'oeuvre et exemplaire qu'elle soit encore vierge de sang et de sac, soubs un

si long orage, tant de changemens et agitations voi- $ines. Car, à dire vray, il estoit possible à un homme de ma complexion d'eschapper à une forme constante et continue, quelle qu'elle fut; mais les invasions et incursions contraires, et alternations et vicissitudes de la fortune autour de moy, ont jusqu'à cette heure plus exaspéré que amolly l'humeur du pays, et me rechargent de dangers et difficultez invincibles. J'eschape, mais il me desplaist que ce soit plus par fortune, voire et par ma prudence, que par justice ; et me desplaist d'estre hors la protection des loix et soubs autre sauvegarde que la leur. Comme les choses sont, je vis plus qu'à demy de la faveur d'autruy, qui est une rude obligation. Je ne veux debvoir ma seureté ny à la bonté et bénignité des grands qui s'aggréent de ma légalité et liberté, ny à la facilité des meurs de mes prédécesseurs et miennes : car quoy si j'estois autre ? Si mes deportemens et la franchise de ma conversation obligent mes voisins ou la parenté, c'est cruauté qu'ils s'en puissent acquiter en me laissant vivre, et qu'ils puissent dire : « Nous luy condonnons sa maison et sa vie, comme il conserve nos femmes et nos beufs au bésoing. »

De longue main chez moy, nous avons part à la louange de Licurgus Athénien, qui estoit gênerai dépositaire et gardien des bourses de ses concitoyens. Or je tiens qu'il faut vivre par droict et par auctorité, non par grâce. Combien d'honnestes hommes ont mieux aimé perdre la vie que la devoir! Je fuis à me submettre à toute sorte d'obligation, mais sur tout à celle qui m'attache par devoir d'honneur. Je ne trouve

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