CHAPITRE IX
rien si cher que ce qui m'est donnée et ce pourquoy ma volonté demeure hypothéquée par tiltre de gratitude ; et reçois plus volontiers les offices qui sont à vendre. Je croy bien : pour ceux-cy, je ne donne que de Targent; pour les autres^ je me donne moy-mesme. Le neud qui me tient par la loy d'honnesteté me semble bien plus pressant et plus poisant que n'est celuy de la contrainte civile. On me garrote plus doucement par un notaire que par moymesme. N'est-ce pas raison que ma conscience soit beaucoup plus engagée à ce en quoy on s'est simplement fié d'elle? Ailleurs, ma foy ne doit rien, car on ne luy a rien preste : qu'on s'ayde de la fiance et asseurance qu'on a prise hors de moy. J'aymeroy bien plus cher rompre la prison d'une muraille et des loix que de ma parole. La condemnation que je faits de moy est plus vifve et plus vigoureuse que n'est celle dés juges, qui ne me prennent que par le visage de l'obligation commune ; restreinte que ma conscience me donne est plus serrée et plus severe : je suy lâchement les debvoirs ausquels on m'entraineroit si je n'y allois. Si l'action n'a quelque splendeur de liberté, elle n'a point de grâce et d'honneur :
Quod me jus cogit, vix voluntate impetrent :
OÙ la nécessité me tire, j'ayme à lâcher la volonté, quia quicquid imperio cogitur, exigenti magis quant prkstanti acceptum refcrtur. J'en sçay qui suyvent cet air jusques à l'injustice, donnent plustost qu'ils ne rendent, prestent plustost qu'ils ne payent, font plus
escharsement bien à celuy à qui ils en sont tenus. Je ne vois pas là, mais je touche contre.
J'ayme tant à me descharger et desobliger que j'ay par fois compté à profit les ingratitudes, oiTences et desplaisirs que j'avois receu de ceux à qui, ou par nature ou par accident, j'avois quelque devoir d'amitié, prenant cette occasion de leur faute à autant d'acquit et descharge de ma debte. Encore que je continue à leur payer les offices apparents de la raison publique, je trouve grande espargne pourtant à me soulager un peu de l'attention et sollicitude de ma volonté au dedans et de l'obligation interne de mon affection, laquelle j'ay un peu bien violente et pressante où je m'adonne, aumoins pour un homme qui ne veut aucunement estre en presse ; et me sert cette mesnagerie de quelque consolation aux imperfections de ceux qui me touchent. Je suis bien desplaisant qu'ils en vaillent moins, mais tant y a aussi que j'en espargne quelque chose de mon application et engagement envers eux. J'approuve celuy qui ayme moins son enfant et son cousin, d'autant qu'il est ou teigneux ou bossu, et non seulement quand il est malicieux, mais aussi quand il est malheureux et mal nay ( Dieu mesme en a rabbatu cela de son pris et estimation naturelle), pourveu qu'il se porte en ce refroidissement avec modération et exacte justice. Pour moy, la proximité n'allège pas les deffaults, elle les aggrave plustost.
Après tout, selon que je m'entends en la science du bien-faict et de recognoissance, qui est une subtile science et de grand usage, je ne vois guère homme plus libre et moins endebté que je suis jusques à cette heure.