‹ Les Essais, Volume 7Chapitre 45 sur 317 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

friandise. Il en est qui font les laborieux et les patiens pour regretter le bœuf et le jambon parmy les perdrîs : ils ont bon temps ; c'est la délicatesse des délicats, c'est le goust d'une molle fortune qui s'affadit aux choses ordinaires et accoustumées». Laisser à faire bonne chère de ce qu'un autre la faict, avoir un soing curieux de son traietement, c'est l'essence de ce vice :

Si modica canare times olus omnt pattUa.

Il y a bien vrayment cette différence, qu'il vaut mieux obliger son désir aux choses plus aisées à recouvrer; mais c'est tousjours vice de s'obliger. J'appellois autresfois délicat un mien parent, qui avoit desapris en nos galères à se servir de nos licts et se despouiller pour se coucher.

Si j'avois des enfans masles, je leur désirasse volontiers ma fortune : le bon père que Dieu me donna, qui n'a de moy que la recognoissance de sa bonté, mais certes bien gaillarde, m'envoia dés le berceau nourrir à un pauvre village des siens et m'y tint autant que je fus en nourrisse et encores au delà, me dressant à la plus basse et commune façon de vivre ^. Ne prenez jamais et donnez encore moins à vos femmes la charge de leur nourriture; laissez les former à la fortune soubs des loix populaires et naturelles ; laissez à la coustume de les dresser à la frugalité et à l'austérité;

Page 1