CHAPITRE XIII
froter de ma serviette, et le matin, et à l'entrée
et issue de la table.
Dieu faict grâce à ceux à qui il soustrait la vie
par le menu, c*est le seul bénéfice de la vieillesse;
la dernière mort en sera d'autant moins plaine et
nuisible : elle ne tuera plus qu'un demy ou un quart d'homme. Voilà une dent qui me vient de choir sans douleur, sans effort, c'estoit le terme naturel de sa durée : et cette partie de mon estre et plusieurs autres sont desjà mortes, autres demy mortes, des plus actives et qui tenoient le premier rang pendant la vigueur de mon aage. C'est ainsi que je fons et eschape à moy. Quelle beslise sera-ce à mon entendement de sentir le saut de cette cheute desjà si avancée, comme si elle estoit entière? je ne Tespere pas'. La mort se
I. A la vérité, je reçoy une principale consolation aux pensées de ma mort, qu'elle soit des justes et naturelles, et que mes-huy je ne puisse en cela requérir ny espérer de la destinée faveur qu'illégitime. Les hommes se font accroire qu'ils ont eu autres- fois, comme la stature, la vie aussi plus grande; mais ils se trompent, et Solon, qui est de ces vieux lemps-là, en taille pourtant l'extrême durée à soixante et dix ans. Moy qui ay tant adoré et si universellement cet upivrov fU-zpo'j du temps passé, et qui ay tant pris pour la plus parfaicte la moyenne mesure, pretendray-je une desmuserée et prodigieuse vieillesse ? Tout ce qui vient au revers du cours de nature peut estre fascheux ; mais ce qui vient selon elle doibt estre tousjours plaisant ; omnia qux secundum naturam fiant sunt habenda in bonis : par ainsi, dit Platon, la mort que les playes ou maladies apportent soit violente ; mais celle qui nous surprend, la vieillesse nous y conduisant , est de toutes la plus légère et aucunement deli-
mesle et confond par tout à nostre vie : le déclin praeoccupe son heure et s'ingère au cours de nostre avancement mesme. J'ay des portraits de ma forme de vingt et cinq et de trente cinq ans ; je les compare avec celuy d*asteure : combien de fois ce n'est plus moy! combien est mon image présente plus esloingnée de celles là que de celle de mon trespas ! C'est trop abusé de nature de la traîner si loing' qu'elle soit contrainte de nous quitter, et abandonner nostre conduite, nos yeux, nos dens, nos jambes et le reste à la mercy d'un secours estranger et mandié, et nous resigner entre les mains de l'art lasse de nous suivre >.
Je ne suis excessivement désireux ny de salades, ny de fruits, sauf les melons. Mon père haïssoit toute sorte de sauces, je les aime toutes. Le trop manger m'empêche; mais, par sa qualité, je n'ay encore cognoissance bien certaine qu'aucune viande me nuise ; comme aussi je ne remarque ny lune plaine ny basse, ny l'automne du printemps. Il y a des mouvemens en nous, inconstans et incogneus: cardes refors, pour exemple, je les ay trouvez premièrement commodes, depuis fascheux, à présent de rechef commodes. En plusieurs choses, je sens mon estomac et mon appétit aller ainsi diversifiant; j'ay rechangé du blanc au clairet, et puis du clairet au blanc.
cieuse. Vitam adoUscentibus vis aufert , senibus maturitas,