‹ Les Essais, Volume 7Chapitre 50 sur 317 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Je suis friant de poisson et fais mes jours gras des maigres, et mes festes des jours de jeusne : je croy ce qu'aucuns disent, qu'il est de plus aisée digestion que la chair. Comme je fais conscience de manger de la viande le jour de poisson, aussi fait mon goust de mesler le poisson à la chair : cette diversité me semble trop esloingnée.

Dés ma jeunesse, je desrobois par fois quelque repas : ou affin d'esguiser mon appétit au lendemain (car, comme Epicurus jeusnoit et faisoit des repas maigres pour accoustumer sa volupté à se passer de Tabondance, moy, au rebours, pour dresser ma volupté à faire mieux son profit et se servir plus alaigrement de l'abondance) ; ou je jeusnois pour conserver ma vigueur au service de quelque action de corps ou d'esprit, car et l'un et l'autre s'apparesse cruellement en moy par la repletion, et sur tout je hay ce sot accouplage d'une déesse si saine et si alegre avec ce petit àleu indigest et roteur, tout bouffy de la fumée de «a liqueur; ou pour guarir mon estomac malade; ou pour estre sans compaignie propre, car je dj, comme ce mesme Epicurus, qu'il ne hvi\ pas tant regarder ce qu'on mange qu'avec qui on» mange, et loue Chilon de n'avoir voulu promettre^ de se trouver au festin de Periander avant que d'estre informé qui estoyent les autres conviez. 11/ n'est point de si doux apprest pour moy, ny de sauce si appétissante, que celle qui se tire de la société. Jecroys qu'il est pbs sain de menger plus, tellement et moins, et de m^p/çer plus souvent;

mais je veux faire valoir Tappetit et la faim : je n*aurois nul plaisir à trainer, à la medecinale, trois ou quatre chetifs repas par jour ainsi contrains '. L'extrême fruict de ma santé, c'est la volupté : tenons nous à la première, présente et cogneuë. J'évite la constance en ces loix de jeusne : qui veut qu'une forme luy serve fuye à la continuer; nous nous y durcissons, nos forces s'y endorment; six mois après, vous y aurez si bien acoquiné vostre estomac que vostre proffit ce ne sera que d'avoir perdu la liberté d'en user autrement sans dommage.

Je ne porte les jambes et les cuisses non plus couvertes en hyver qu'en esté, un bas de soye tout simple. Je me suis laissé aller pour le service ^ de mes reumes à tenir la teste plus chaude, et le ventre pour ma cholique : mes maux s'y habituarent en peu de jours et desdaignarent ) mes ordinaires provisions; j'estois monté d'une coife à un couvrechef et d'un bonnet à un «chapeau double; les embourreures de mon pourpoint ne me servent plus que de garbe4 : ce n'est rien, si je n'y adjouste une peau de lièvre ou de vautour,

1 . Qui m*asseureroit que le goust ouvert que j*ay ce matin, je le retrouvasse encore à souper? Prenons, sur tout les vieillards, le premier temps opportun qui nous vient : laiS' sons aux faiseurs d*almanachs les espérances et les prognostiques .

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