Revue encyclopédique du 30 septembre
3. La maison Lasnier publia également une série de compositions coloriées, mi-images et mi-estampes, dont la première, Le Bataillon sacré, de M. Maurice Neumont, ne parut que le 8 septembre 1914.
date, 54 images avaient paru, mais déjà les dernières, d'un format plus grand, étaient vendues à un prix plus élevé et l'importance du tirage diminuait.
Pourquoi cet arrêt? Parce que l'image n'est plus un besoin. Pour avoir une idée de JoiVre, de Pélain, de Lloyd George, du roi des Belges ou du dernier « as » de notre aviation, le journal suffit. Les magazines sont plus complets encore.
Evidemment, l'image donne autre chose ! Elle est moins documentaire qu'allégorique. Le portrait, notamment, n'a chez elle de pré-
Tolnier .?dit.
L ENTREE DES F R A K V A I S A MULHOUSE (9 A O L T 1914) I M A U E EN COULEURS, PAR M . li E N I T ()
tention qu'à une vérité purement morale; il répond à l'idée que le public se fait du personnage, plus qu'à sa réalité. Les batailles qu'elle montre sont toutes d'imagination, mais elles ont une action, un caractère d'ensemble, que le document photographique ne contient pas, parce que le cerveau seul conçoit cet ensemble.
Quel domaine reste donc à l'image? En gros, et pour le dire d'un mot, celui de l'estampe. Et c'est pourquoi, après une expérience de quelques mois, l'image a évolué. Elle s'est tournée délibérément vers son nouveau public : les collectionneurs. Son prix augmenta, son tirage se limita, on la numérota comme une estampe; on fit appel, enfin, à des artistes qui appartenaient à l'extrême-gauche de la peinture. L'outrance de leur coloris servit à renforcer le comique du sujet (Lucien Laforge, Pierre Abadie), ou bien à harmoniser des taches décoratives (Robert Bonfils, Roux-Champion) ; elle utilisa
même le cubisme en vue d'une présentation curieuse (Raoul Dufy, Ce'sar, Lhôte). Tel est le caractère inattendu des images que publient les deux maisons d'édition qui s'en sont fait une spécialité : « le Nouvel Essor » et « Lutetia )>.
Donc, changement radical d'orientation. L'image n'est plus qu'objet de collection. Elle l'a même été, n'en doutez pas, dès le commencement. Ce sont les amateurs qui ont acheté les premiers Guy Arnoux, les premiers Benito, les premiers Leprince. Et non seulement en France, mais aussi à l'étranger. Quand M. Lucien Descaves alla faire en Suisse de la propagande française, il emporta 25 000 images. Il les donna gratuitement aux commerçants ayant boutique, à la seule condition de les afficher et de les distribuer k leur clientèle. Il n'avait pas repassé la frontière que toutes les images étaient livrées à des collectionneurs. Trafic inévitable, puisque ces mêmes images étaient vendues à Paris de 0 fr. GO à 1 fr. et qu'on ne l'ignorait pus. Il en fut de même des médiocres images officielles' de nos Emprunts. Données aux enfants des écoles, elles étaient aussitôt rachetées par des amateurs. Mais il y en eut tant, qu'elles remplirent tout de même leur fonction de propagande.
Il faut bien qu'il y ait à cette évolution une nécessité économique inéluctable et un changement dans les goûts, puisque nous avons retrouvé Georgin, mais que, cependant, Georgin n'a pas retrouvé son public de petits enfants et de bonnes gens de jadis. Oui, Georgin a de nos jours un héritier, qui s'est emparé de sa formule, en a fait sa chose, lui a imprimé sa marque. Mais cet héritier, qui a une fraîcheur d'àme enfantine, qui s'amuse à dessiner ces bonshommes, ces batailles, ces complaintes, vit à Paris, a beaucoup de talent, n'est pas plus innocent qu'un membre de l'Institut. Poursuivra-t-il longtemps cette voie ? Et si, un beau jour, il lâche l'image pour la peinture ou l'illustration, quelqu'un le remplacera-t-il ?
Tous ceux qui sont au courant comprennent bien qui je vise : c'est M. Guy Arnoux. M. Guy Arnoux est notre Georgin ^. Il a étudié son devancier, il s'est pénétré des conditions de l'image, il y a apporté sa tranquille bonne humeur, sa juvénilité, sa finesse de jugement, son goût et son érudition. Gar il ne faudrait pas croire que la gau-
1. MédiocreS; — à l'exception de celles de Hansi, si spiiituellefe et si séduisantes.
2. A celte différence près que Georgin n'était que graveur; mais son outil donnait de l'accent et une ingénuité savoureuse aux compositions, venues et imitées de Paris, qui lui servaient de modèles.