I) K M . ACHILLE OUVRÉ
12 planches, dessinées avec beaucoup de fermeté et de sensibilité, et fac-similées à la pointe sèche, dont l'aiiisle use sans barbes, à la manière des burinistes. C'est nerveux, sobre et de rare qualité'.
Rabatjoi, — pseudonyme funambulesque d'un très méritoire artiste, M. le capitaine d'artillerie Joubert, — a lithographie, avec une liberté de crayon alliée à un dessin plein de spontanéité savoureuse, 50 planches qui composent un album du plus vif intérêt : Quelques dessins sur la guerre (Neumans, éd.). Il possède tour à tour le pittoresque, l'ampleur et l'émotion; il fait souvent songer à M. Steinlen et, par la tache de couleur, à M. Kaffaëlli.
Les croquis de M. Renefer sont d'un graveur-né, en dépit d'un soupçon de système qui consiste à marquer vigoureusement les personnages de premier plan et délicatement, en blondeur, les paysages dans lesquels la scène se déroule. Sur le front et Pendant le combat (Somme) (15 planches chacun), décèlent une pointe alerte et colorée. Pas de dessin préalable : un simple croquis indicateur, puis l'exécution directe sur le cuivre; improvisations qui ont le charme et la vivacité des improvisations. Un autre album, Des Hauts-de- Meuse en Alsace (Il planches et une couverture), est composé de dessins sur papier-repoit décalqués sur la pierre, celle-ci retouchée par l'artiste. M. Renefer pratique donc, avec un égal bonheur, deux techniques différentes : l'eau-forte et la lithographie, mais l'eauforte semble avoir pour lui un sourire plus avenant".
A M. Renefer son éditeur avait envoyé des cuivres; M. Armand Guéritte, architecte de profession, pour débuter dans l'eau-forte, fabriqua lui-même son matériel d'aquafortiste. M. Rissière le raconte dans une intéressante préface à ses quatre albums : Mes loisirs dans la fournaise, 100 eaux-fortes originales documentaires. M. Guéritte exécuta sa première planche sur un morceau de chéneau en zinc, qu'il découpa avec un couteau à la mesure de sa cartouchière, qu'il polit avec de la toile d'émeri et du charbon de bois. Gela fait, il lui fallait un vernis, une pointe, un mordant : le vernis lui fut fourni par la cire d'un cierge (procédé que M. Ch. Gottet avait déjà employé), la pointe fut une aiguille (l'instrument même avec lequel Desboutin fit ses admirables pointes sèches), le mor-
d. Chez l'auteur, 1, rue Gassini, préface de Clément-Janin.
2. M. Renefer a, en outre, illustré de 10 eaux-fortes et de 80 dessins, facsimilés en bois par M. Eug. Dété, Le Feu de M. Henri Barbusse. Toutes les scènes entêté prises au front par l'artiste comme par l'écrivain et, avec la différence des tempéraments, la vérité est égale de part et d'autre.
LES DOCUMENTAIRES
fiant, de l'esprit de sel. Ces moyens de fortune lui ont donné des résultats un peu gris en commençant, mais qui se sont corrigés par la suite.
M. Brouet nous donne, lui aussi, et sans attendre, ses Impi'cssions de rjuerre. C'est une série précieuse de planches à la pointe, à la pointe sèche remordue (c'est-à-dire que la pointe, dépassant le vernis, attaque le métal qui se trouve déjà entamé quand l'acide intervient) et à la roulette. M. Brouet se sert de la roulette avec infiniment
d'adresse. Il en obtient des effets de teintes légères et transparentes; mais il est non moins excellent dans les parlifs de ses planches traitées en croquis. Avec la science de l'émotion, IM. Brouet a l(; goût. Citons : Siestes dr fugitifs, Campements à F arrière, La Manille, Troupiers en marche, En sentinelle, Exode, Départ pour la ligne, Retour de ligne, Convois de ravitaillement (3 planches), Boucherie militaire, Cuisines roulantes, etc. Ce sont les sujets pour ainsi dire classiques de cette guerre, que chaque artiste voit avec son tempérament.
M. André Devambez n'a pas voulu rester en arrière de tant de concurrents que la guerre a révélés. Il n'avait jamais fait d'eauforte; il s'y est mis délibérément. Un de plus! Dirons-nous qu'il y
excelle? Il en serait le premier surpris. M. Devambez a l'àme d'un peintre; il n'a pas encore celle d'un graveur. Il cherche à rendre la couleur par des teintes, ignorant sans doute que, dans l'estampe en noir et blanc, la couleur est un effet d'opposition entre la lumière et l'ombre, un effet de franchise, de parti nettement adopte, et qu'il faut être très fort pour couvrir une planche d'aquatinte et de roulette, tout en lui conservant son caractère de gravure. M. A. Devambez, dans son album /^ eaux-fortes, a multiplie les techniques, sans obtenir plus d'effet qu'un Lançon avec sa seule pointe, pour prendre une comparaison dans la précédente guerre. Mais M. A. Devambez est trop artiste pour ne pas être intéressant. Sa vision originale, sa science très réelle, son dessin personnel, rendent son album parfaitement digne d'attention et même- d'éloge. Sa planche Le Charbon, une des mieux venues, montrant la queue des gens sans fou, sinon sans foyer, devant Bernot, est un document sur le Paris de l'hiver 1916-1917; Les Réserves sont du bon Devambez, tel que nous le connaissons et l'aimons; Le Fou, gesticulant, seul, dans la rue aux maisons incendiées et effondrées, m'a rappelé certaine planche d'un graveur mort en 1913 et qui avait autant de talent que d'imagination : Eugène Viala.
M. Robida, — on est un peu surpris de rencontrer ici le nom de cet imaginatif, — M. Robida a publié, d'abondance, eaux-fortes et lithographies. Un album de 7 eaux-fortes est intitulé Autour de Compiègne; un autre, de 12 planches : Heirouvailles de guerre. L'artiste les qualifie lui-même de documentaires. La série des lithos n'est pas moins nombreuse : Villes marti/res (8 planches). Belles villes gauloises entre Rhin et Moselle (album rappelant les illustrations du Voyage en France du baron Taylor). Ces belles villes gauloises sont Strasbourg, Colmar, Thann, Spire, Trêves : INI. Robida étend notre irrédentisme! Toutes ces phinches sont pleines de pittoresque; elles en ont beaucoup, quelquefois trop. Ce trop est l'écueil de la facilité.
Un tout jeune homme, M. Louis Robert-Anlral, actuellement sur le front, s'est inspiré, à Sillery, du lamentable spectacle des Évacués, qui a ému tant d'autres de ses confrères. Il en a tiré un album de huit lithographies encore un peu timides, encore un peu Steinlen, mais non dénuées de sentiment.
M. Gabriel Belot, graveur sur bois d'un beau tempérament, qui se fit récemment connaître par un petit volume, Llle Saint-Louis, dont il était à la fois l'illustrateur, le graveur, l'imprimeur et
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l'écrivain, — dans les deux sens du mot, car il grava sur bois son propre texte. — M. Gabriel Belot a dessiné d'un trait puissant un album, Permissionnaires, qu'interpréta, avec sa probe technique, M. Eug. Dété, en dix bois camaïeu'. M. Desbarbieux nous offre un cahier de 12 eaux-fortes sur Verdun, prises avant la bataille, vues et scènes militaires. M. Gaston Balande, dans Une journée à rliôpilal et dans quelques eaux-fortes, comme YEiUerrement, in..n(n' qu'il a étudié Hcnibrandt et qu'il .subit son influence lutélaire. iM. Jean LcforI, j.liis cf.nnu comme aquarelliste, n'est pas dédaignable comme aquafortiste; ses 20 planches : Impressions du front, très cui.sinées, de technique parfois inc-ilaiiK-, parvicnneiil loiil de même à l'ellel. Xous arrivons, la série des albums épuisée — mais on en publie tous les jours! — aux planches séparées. M. Jouas n'a que deu.v eaux-fortes : Les Comblas de Xotre-Dame, que frappa la bombe d'un taube le 11 octobre 1!M'., et La lloltille de la Seine, qui se presse, inutile, le long de « nos (luais déserts ». Ce sont deux bonnes planches. M. He.sson-Dan(h-ieux s'essaie au vernis mou : La Relève des f/arde-voies et « Aux pa/afes! ». M. Gustave Pierre débute dans l'eauforle par sept planches imjiortantes, efl'ets de lumière imprégnée d'ombre, où se meuvent des choses qui sont des hommes et |»ar un album àii Croquis de <juerrc, l!H i /HI.) ( I f. eaux -fortes) -, M. Pierre a un tempérament de grav.-ur. .M. .Mig«.nney a un bois au canif, Solda/ nunu/eant la sou/>r, d'un exrL'iicnt dessin. «4 M. Kayser, déjà réputé comme aquafortiste, un Jeune blrssé pansé à la tête, qui figura au Salon des Armées de 11M7.
Ce qui se passe dans les camps de pri.sonniers en Allemagne est assez mal connu. On sait que l'on y soutîre, que l'on y meurt, que la misère physiologique s'y grelTe sur la mi.sère morale et que détruire l'homme désarmé est un des buts des civilisés de la « Kultur » ; — mais la vision de ces choses, nous ne l'avions pas. M. André A\ arnod en avait donné par la plume, par le crayon et par la litho en couleurs une première idée; M. Maurice Decroix s'était contenté de faire sept bons portraits à l'eau-forte de ses camarades et de ses geôliers; M. Touchet, de non moins bons cuivres pittoresques, avec ses souvenirs d'internement; il appartenait à M. Claudius Denis de nous apporter un émouvant et irrécusable témoignage de ces tristesses.
i. Préface de Clément-Janin.
2. Tiré et édité pai-raitiste, 27, quai d'Anjou, à :\() épreuves. Cinq des précédentes planches ont été également reunies en ulbum par la maison Devarabez.
M. Claudius Denis a été ramassé, évanoui, sur le champ d'invasion et rapatrié en 1915, au titre de grand blessé. Triste privilège, mais privilège cependant, puisqu'il a pu échapper ainsi à cette captivité cruelle auprès de laquelle les plombs de Venise ou les rigueurs du Spielberg nous semblent des contes d'enfants. Cet artiste était avant la guerre un peintre épris des décorations dans le goût du xviii*' siècle; il avait Watteau pour maître et rêvait de faire revivre sa grâce dans des compositions modernes. Ce qu'il vil dans les enceintes désolées de ce qui fut l'àpre forêt hercynienne, changea son orientation. Il prit des croquis, les uns pittoresques : L'Heure de la soupe, Le Chanteur russe, Dimanchr au camp. Le Repas, Russes prenant le ihé. Cuisines au camp des prisonniers, etc., les autres dramatiques : Les A /famés. Les Contarjieuj , Les Malades, Les Punis, etc., lamentables et troublantes visions, rellets d'indicibles angoisses! L'Heure de la soupe, dans le soir qui tombe, où l'on voit les malheureux Uusses lécher leurs assiettes pour ne rien perdre de cette indigne nourriture, est aussi triste que L'Heure de la visite, oii plusieurs centaines de malades font la queue, en plein hiver, à la porte d'un lazaret de douze lits! C'est pourquoi il y a tant de cadavres par terre et de fiévreux, agenouillés de faiblesse, dans la boue glacée. L'i4/i^/fl/.s iuort au poteau, attaché, sous la neige, est sinistre... Ce sont des réquisitoires, mais en môme temps des documents psychologiques. Ils dénoncent la persistance de l'esprit qui animait la horde ancestrale. Ne descendent-ils pas du " Hun stu{)i(le, à la peau sale et rance », ces reitres arrogants qui, « l'œil plein d'une basse fureur », hurlent à des blessés aux bras : « Nous sommes des ofticiers! Vous devez nous saluer! »
De ses croquis, M. Claudius Denis a fait des eaux-fortes. Ce sont des planches fort bien composées, lourdement mordues, colorées d'un grain ou d'un frottis de papier de verre. Nulle habileté, au moins dans les premières, mais la science vient à chaque nouvel effort. Au début, que le vernis crève et que l'acide crible le métal, comme dans Le Repas, l'artiste n'en a cure : ce sont des accidents sans gravité foncière. Ce qui importe davantage, c'est ce que renferme le dessin : la fièvre, le besoin de dire ce qui est, comme cela est, sans autre préoccupation que l'expression totale de la pensée'.
Nous avons aussi les cubistes! M. André Mare intitule un album
1. M. Claudius Denis a une autre eau-fuite de guerre en dehors de celte série : Souienir de 1914. Mais il ne veut plus revenir sur ces scènes pénibles, et a déjà abordé un autre genre dans son eau-t'urte Croquis parisien : Foire à la ferraille.