CHAPITRE VI
L’APOGÉE. KIYONAGA
La grande et aristocratique école des Torii, qui avait marqué de son empreinte les débuts de la gravure sur bois et avait joué un rôle prédominant dans toutes ses transformations, depuis l’impression en noir et blanc jusqu’à celle à deux ettroistons, avait été, depuis une dizaine d’années, reléguée à l’arrière-plan, quand, vers 1775, Torii Kiyonaga se plaça au premier rang des graveurs. Il domina dès lors, pendant vingt ans, l’art de la gravure japonaise et l’amena à un degré d’élévation que seul Moronobu lui avait fait atteindre, juste cent ans auparavant. La très importante innovation apportée par l’impression polychrome (1765) avait alors changé le but de cet art. L’école des Torii disparut devant l’activité révolutionnaire des trois jeunes maîtres Harunobu, Shighemasa et Shunsho, avec plus de soudaineté que jadis, dans l’ancienne Florence, l’école de Giotto n’avait cédé devant l’attaque victorieuse de la nouvelle génération. L’énergie native de cette école, cultivée et perfectionnée pendant des générations, devait toutefois, après dix ans de repos et de préparation, se réincarner une dernière fois dans Kiyonaga, qui mit au service de son art tous les moyens d’expression perfection-
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nés dans l'intervalle. Il est assez significatif que son maître Kiyomitsu, le dernier des purs maîtres Torii, n’ait pas eu autant d’influence sur le plein développement de sa nature que le plus versatile artiste de la nouvelle école: Shighemasa. Il est vrai que Kiyonaga, qui était le fils d’un éditeur, avait produit, peu de temps avant le début de cette nouvelle période, des impressions à trois tons d’acteurs, dans le style ancien; mais personne n’aurait pu deviner d’après celles-ci sa future grandeur (i). Pendant que Shunsho se tournait vers le champ négligé des représentations d’acteurs et le cultivait dansun style nouveau, remarquable par ses effets de coloris, Kiyonaga rassemblait ses forces, tout en suivant ce mouvement avec une intelligente sympathie. C’est pourquoi il apparaît soudain comme un artiste en pleine maturité, qui, grâce à l’élévation atavique de ses idées et à la noblesse de son goût, surpassa très facilement ces innovateurs de mérite, mais plus ou moins superficiels, qu’il remplaça sans effort et comme malgré lui. Vers 1775-1779, son style avait déjà atteint son apogée; depuis 1780, il régna sur les graveurs de son temps et vit les élèves de ses prédécesseurs se ranger sous sa bannière.
Kiyonaga naquit en 1742 et mourut en 1815 (Catalogue Hayashi) ; son nom de famille était Seki; sonnom d’artiste, Ichibei. D’après le Catalogue de Tokio, il commença à produire vers 1760; il devint, avec Koriusai et Harunobu, le plus important dessinateur de kakemono-ye. Fenollosa (2) donne
(1) Fenollosa, Catal., n09 ii3, 124-161; Anderson, Catal., p. 342; Strange, p. 26; Bing, Catal., n° 34 ; Catal. Goncourt, n° 1238.
(2) Outline, p. 39 et suiv.
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