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CARACTERES EXTERNES

Je pénètre plus avant. Je connais l'origine des textes qui ont servi au rédacteur des Etablissements. Ce sont ces textes primitifs eux-mêmes qu'il me faut maintenant soumettre à un examen rigoureux afin d'en apprécier le caractère, la valeur et la portée.

J'étudierai tout d'abord la forme, le relief de ces vieux documents. Puis marchant toujours de l'extérieur à l'intérieur, de la circonférence au centre, je les aborderai en euxmêmes et peut-être découvrirai-je une harmonie secrète entre la forme et le fond, entre le style et le droit.

L'histoire de la langue juridique nous montre, en effet, comme Thistoire générale du langage, l'esprit humain marchant toujours du fait concret vers l'idée abstraite. Il s'essaye lentement à généraliser, et, pour y réussir sur quelques points, des siècles lui sont nécessaires. C'est pourquoi ses premiers bégaiements dans la langue juridique n'ont ni la précision, ni la largeur suffisante : il n'exprime qu'une partie de ce qu'il sent. Le jurisconsulte, le praticien primitif cite un fait et donne une solution : mais beaucoup d'autres faits réclameraient la même solution : il essaye de les énumérer tous ; il n'y réussit pas. La formule générale qui embrasserait tous les faits lui échappera longtemps. « Ses expressions

naissent des besoins et de l'expérience journalière, elles ne découlent pas de l'idée juridique abstraite ^ » Aussi sontelles pleines de charme et de sincérité; aussi dégagent-elles, malgré leur insuffisance, je ne sais quel parfum de vérité naïve.

Que d'exemples, dans les textes de droit romain, à l'appui de ces observations ! Lorsqu'on commença à se préoccuper de la nullité des actes arrachés par la peur , on s'arrêta bientôt à cette formule (et sans nul doute on avait passé par d'autres essais moins heureux) : « Quod vi metusve causa gestum erit, ratum non habebo. » Mais des esprits habitués à mieux peser les mots remarquèrent que la violence produisait toujours la crainte chez celui qui en était victime : d'où ils conclurent qu'il fallait se contenter de dire : « Quod metus causa gestum erit, ratum non habebo^. » C'était un progrès dans le sens de l'abstraction.

Lorsque, pour la première fois, on se préoccupa de formuler pour le propriétaire d'un arbre, dont les fruits sont tombés sur le champ voisin, ie droit d'aller ramasser ces fruits chez le voisin, il s'agissait de glands (ou de fruits glanduleux, comme les marrons, etc.), on ne songea pas à généraliser la solution; et, ne pourvoyant qu'aux besoins du moment, on ne parla que des glands. Plus tard les jurisconsultes durent interpréter ce mot glands et déclarer qu'il s'agissait de toute espèce de fruits ^

De même, la vieille loi Aquilia ne formula pas la notion abstraite du dommage, mais cita nominativement les principaux cas auxquels elle s'appliquait. La jurisprudence, comme l'a remarqué Ihering, créa par abstraction la notion

1. Ihering, Du fondement de la protection possessoire, trad. Meulenaere, 1875, p. 95.

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