‹ Les etapes d'un intellectuelChapitre 3 sur 7 · LE DOUTE · texte numérisé non relu

LE DOUTE

25 février 1896.

On continue de parler du prisonnier de l’île du Diable et cela ne devrait pas m’étonner, puisque moi-même je ne peux m’empêcher d’y penser.

Pourquoi donc cela? Il y a tant d’autres criminels ou tenus pour tels dans les prisons, dans les lieux de déportation ou de travail forcé I Dans le nombre il en est qui ont excité l’attention générale au moment de leur condamnation. Personne n’en parle plus, parce que personne n’y pense plus.

Pourquoi cette différence?

26 février 1896.

Je suis fort tenté de croire qu’en outre de la mise en relief que lui vaut le genre de sa réclusion, c’est l’antisémitisme, ses progrès relatifs et les discussions auxquelles il donne lieu, qui est la cause de cette prolongation d’intérêt.

Oe fut, pour ceux qui entreprenaient cette inepte campagne contre toute une fraction de nos concitoyens, une bonne fortune que de pouvoir dire: Le premier juif qu’on ait daigné admettre dans les bureaux de l’Etat-Major a trahi la France; la pre-

mière trahison commise dans cette arche sainte de la défense nationale est le fait d’un juif!

Cela ne prouverait pas plus contre le judaïsme que la trahison de Bazaine ne prouve contre le catholicisme ; mais que voulez-vous? Les masses ignorantes ont un penchant invincible à généraliser les faits individuels et exceptionnels, et ceux qui mènent cette campagne antisémitique, tout bêtement antijuive, me paraissent très habiles à flatter les penchants et les instincts populaires au profit de leur mauvaise cause.

Il est certain que la présence dans l’Etat-Major général d’un juif, officier distingué et apprécié par Miribel, était faite pour leur déplaire souverainement.

2 mars 1896.

On fait depuis quelque temps la remarque, et on la fait assez aigrement, que le nombre des noncatholiques dans l’administration, dans l’enseignement, dans la magistrature, dans l’armée, dans la marine, dans les Chambres elles-mêmes, est notablement plus élevé que le chiffre de leur proportion numérique dansla population totale de la France ne ne le ferait prévoir.

Chose remarquable ! La proportion inverse se retrouve dans les prisons.

Les journaux antisémitiques se taisent habituellement sur ce dernier fait, mais ils se servent beaucoup du premier pour répandre dans la masse l'idée

d’un intellectuel

; que nous sommes asservis aux juifs. Vous allez voir ' qu’on ne tardera pas à dire la même chose à propos ? des protestants.

Il y a de ce phénomène, qui a des parallèles dans ’ tous les pays libres où les dissidents du catholicisme sont en minorité, une raison bien simple et qu’on peut indiquer sans entrer dans la question de la valeur respective des confessions religieuses.

Quand on naît et qu’on grandit au seiD d’une minorité religieuse, quand on y reste attaché par les sentiments les plus intimes, on a dû, pendant toute l’enfance et l’adolescence, mettre en jeu une certaine force de résistance pour ne pas se laisser entamer par les exemples, les attractions, souvent les dédains et les moqueries de la majorité. Cela développe l’individualité. Notre personnalité, dans les premiers temps de notre existence, n’acquiert-elle pas la conscience de soi par le fait même de l’opposition qui existe entre le moi et le non-moi ? La personne, en fortifiant son individualité par la résistance au milieu ambiant, ne fait que prolonger la loi fondamentale de son être. Et on a beau dire, et c’est ce que le collectivisme social et religieux ne veut pas voir, c’est l’individualité qui fait l’homme, qui fait l’homme fort.

Plus il y aura d’individus vigoureusement trempés dans une société, plus elle comptera d’hommes s’élevant au-dessus du terre-à-terre.

Il ne faut rien exagérer. Loin de moi la prétention de dire qu’il n’y a pas aussi dans le catholicisme de fortes et énergiques individualités. Cela dépend beaucoup, pour chacun de nous, des circons-

tances, de l’éducation et surtout des dons que chacun apporte en naissant.

Mais je maintiens que, toutes choses égales d’ailleurs, il y a plus de chances favorables au développement de l’individualité dans le fait d’avoir grandi dans une petite société distincte que si l’on a été pendant sa jeunesse façonné dans le même moule que presque tout le monde autour de soi. Dans le dernier cas on n’a eu qu’à se laisser vivre, dans l’autre il a fallu vouloir vivre.

Pensons aussi à la couche sociale qui fournit à la société des savants, des administrateurs, des hommes politiques, des magistrats, des officiers. Il est une masse énorme qui, sauf exceptions faciles à compter, est incapable de contribuer à ce recrutement nécessaire et incessant. Elle est trop pauvre, trop peu instruite, trop absorbée par les nécessités du labeur quotidien. Si la classe aristocratique et riche fournit son contingent aux fonctions sociales — et il faut louer ceux de ses membres qui veulent s’occuper, faire œuvre utile et ne pas passer leur vie à l’état de « propres à rien » — c’est presque exclusivement en vue de carrières brillantes, diplomatie, grandes situations politiques ou militaires. L’armée surtout attire toujours bon nombre de ceux qui ont une aversion héréditaire pour le négoce, l’industrie et ce qu’on appelle en général les affaires.

Mais ce ne sont là que des exceptions, et il reste toujours que la grande majorité des fonctionnaires des divers genres se recrute dans cette classe moyenne qui possède assez d’argent pour préparer ses fils par une instruction spéciale à remplir des

d’un intellectuel

postes exigeant des études prolongées et une culture d’esprit plus ou moins raffinée, et qui n’en a pas assez pour leur permettre de vivre sans rien faire. Qui ne voit combien cet état de choses est favorable à ces minorités religieuses appartenant pour tant de raisons à cette classe moyenne dont je parle ? Retranchez de la population tous les incapables qui le sont sans qu’il y ait de leur faute, et il vous reste un stratum social où la proportion des dissidents est beaucoup plus forte que lorsqu’on l’évalue en regard de la population totale prise en bloc.

Comment expliquerait-on , s’il en était autrement, la présence d’un si grand nombre d’entre eux — toujours en proportion — dans les carrières dont l’entrée dépend d’examens, d’élections et de concours?

On peut ajouter, sans blesser personne et en dehors de tout parti pris théologique ou confessionnel, que les sociétés religieuses où l’examen individuel, l’instruction élémentaire et supérieure, la réflexion indépendante ont, toujours et de pères en fils, été approuvées, encouragées, stimulées, créent pour le plus grand avantage de leurs membres une atmosphère intellectuelle qui fortifie la mentalité de ceux qui la respirent. Je ne recherche pas en ce moment si cet avantage n’estpas acheté au prix d’autres inconvénients. Pour la question qui m’occupe actuellement, ces considérations sont péremptoires.

Au surplus le bien du pays n’est pas intéressé à ce que les fonctions publiques soient remplies par des catholiques, des protestants, des juifs ou des francs-maçons. Il l’est à ce qu’elles soient confiées à des individus capables et méritants.

Comme nos pères de 89 ont été rationnels, prévoyants et bons politiques, lorsqu’ils ont établi que tous les bons citoyens étaient aptes à tous les emplois en proportion de leurs capacités et de leurs mérites, indépendamment de leurs opinions religieuses !

Voilà pourtant une des âneries que l’antisémitisme débite avec un imperturbable sérieux, et,, ce qui me confond, c’est que des esprits cultivés de ma connaissance, dont on pouvait attendre mieux, se laissent gagner par ce grossier sophisme et hochent la tête en disant: «Il y a pourtant du vrai ! »

Hé bien ! oui, il y a du vrai, mais ce vrai, c’est du naturel, du nécessaire, de l’inévitable, et vous ne pourrez le changer qu’en revenant aux lois d’intolérance.

Pourquoi donc ce mot qu’on attribue à Dreyfus sanglotant après sa dégradation : « Mon malheur, c’est d’être né juif, » me revient-il toujours à l’esprit ?

15 mai’s 1896.

Il est encore un sophisme de la clique antisémite qu’elle réussit à faire prendre au sérieux par les gens mal informés.

La France, dit-elle, appartient aux Français et non pas aux étrangers. C’est là ce que les Anglais appellent un iruism, et nous une sentence digne de M. de la Palice. Mais attendez.

Or, les Juifs, insinue-t-elle, ne sont pas des Fran-

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çais. Non seulement ils sont de race étrangère à la nôtre (quelle nôtre ?), mais encore de par leur croyance, ils se considèrent et nous devons les considérer comme un peuple étranger. Ils avaient un pays à eux, la Palestine. Voilà quelque chose comme bientôt deux mille ans qu’ils l’ont perdu ; ils professent toujours la croyance qu'ils le recouvreront, et les pays qu’ils habitent depuis leur dissémination forcée ne sont pour eux que des terres d’exil, des pays étrangers. Comment voulez-vous admettre de pareilles gens sur le pied de l’égalité civique avec nous ? Ils n’ont pas de patriotisme, ils ne peuvent en avoir. Nous devons donc les traiter comme des étrangers, supporter leur présence tant qu’ils sont inoffensifs, et, comme ils ne le sont pas, comme ils nous nuisent, comme ils nous ruinent, nous n’avons qu’à leur fermer la porte, à tout le moins les déclarer inhabiles à toute espèce d’emploi. .

Quand je disais que l’antisémitisme n’est qu’un recommencement de guerre religieuse !*

Tout ce raisonnement pèche par la base. La tradition juive la plus orthodoxe fait, au contraire, aux juifs un devoir d’aimer le pays dans lequel l’Eternel, selon ses desseins et sa sagesse, veut qu’ils vivent, et de coopérer à son bien. Il est clair que, dans les siècles et dans les régions où les malheureux juifs étaient continuellement traqués, dépouillés, mis à mort, dans les temps où les Etats étaient fondés avant tout sur la profession d’une doctrine religieuse, unique et intolérante, ceux qui professaient le judaïsme n’avaient pas de raisons bien décisives pour s’attacher avec ferveur à la

nation qui les persécutait si atrocement. Mais, partout où l’on a respecté leur conscience et leur droit à l’existence, ils ont été d’aussi bons nationaux que les autres.

En particulier nos juifs français, pris en masse, se sont sincèrement attachés à la France renouvelée par la Révolution. Ils ont rempli tous leurs devoirs civiques. Ils ont avec fierté opposé la liberté, la sécurité, l’égalité dont ils jouissaient parmi nous et avec nous aux servitudes, aux traitements humiliants, aux lois restrictives, débris des âges de barbarie, dont ils avaient à souffrir ailleurs. Ils sont Français de par la loi, ils le sont aussi de cœur.

Ce qu’on appelle leur nationalisme ou leur particularisme religieux est un idéal — toute religion a son idéal distinct de la pratique — dans lequelleur piété aime à se retremper, à se nourrir, à se fortifier par le rattachement à un passé glorieux, lointain, mystérieux, plein de grands et touchants souvenirs, et dont à bien des égards ils ont le droit de se vanter. Ne sont-ils pas nos aînés en religion morale et pure? N’ont-ils pas doté le monde du monothéisme sans lequel une religion sera toujours génératrice d'immoralité? En effet, pour que la loi morale soit souveraine, il faut qu’elle émane directement de la source unique, éternelle et immuable de l’Être.

S’il y a deux ou plusieurs dieux adorables et différents, il y a aussi deux ou plusieurs morales, et l’une est forcément immorale par rapport à l’autre ou aux autres.

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Les prophètes des juifs, leurs livres sacrés ne sont-ils pas aussi les nôtres ?

La loi du Décalogue, en tout ce qui concerne les rapports des hommes entre eux, n’est-elle pas aussi notre loi? Il y a entre eux et les chrétiens croyants un grand malentendu remontant à dix-huit siècles. Mais n’ont-ils pas le droit d’avoir sur ce point une opinion qui leur soit propre? Les catholiques les plus ardents ont en fait déifié la vierge Marie. Les protestants ne veulent pas entendre parler de cette apothéose, et même bien des catholiques sincères craignent qu’on n’ait été beaucoup trop loin dans cette voie. Faudra-t-il, pour reconnaître à quelqu’un le droit d’être et de se dire Français, lui imposer une opinion sur la mariolâtrie? Où n’ira-t-on pas si l’on revient à faire d’une orthodoxie religieuse quelconque la pierre de touche et la condition delà nationalité ?

Non, les juifs de France on été reconnus citoyens français comme nous tous par la Révolution, et leur culte compte parmi les cultes reconnus depuis le consulat. Il y a là pour eux une possession d’état que nul n’a le droit de leur ravir. Gardons-nous comme du feu defairedépendrelaqualitéde citoyen français d’une croyance religieuse déterminée. On ne peut sans trembler penser aux terribles conséquences de l’insertion d’un pareil principe dans nos lois.

Que diraient les catholiques fervents de France si ceux qui ne partagent pas leurs croyances s’avisaient de leur refuser le droit de se dire Français parla raison qu’ils ont assujetti leur conscience et

leur jugement aux directions d’un prêtre étranger, dont les ordres ou les calculs peuvent être, comme ils l’ont mainte l'ois été, en opposition avec nos droits et nos intérêts nationaux ?

20 août 1896.

Je réunis ici pro inemoria quelques noms de juifs français qui, dans le cours de ce siècle, ont apporté leur contingent à la gloire, à la richesse intellectuelle et à la puissance économique de notre pays.

Parmi les personnages politiques je trouve Crémieux , Goudchaud, Millaud, Raynal, Joseph Reinach.

Dans la médecine, Germain Sée , G. Hayem, Strauss, Michel-Lévy, Axenfeld.

Dans la science philologique ethistorique, Munck, Bréal, Oppert, les deux Darmesteter (Arsène st James), H. WeiU, Joseph et Hartwig Derenbourg, Halévy, Théodore et Salomon Reinach.

Dans les sciences en général, Michel Alcan, Maurice Lévy, Lipmann, Lœvy.

Dans l’économie politique, IsaacPéreire, Kœnigswarter.

Dans la philosophie, Ad. Franck, sans parler des jeunes qui commencent à se montrer et qui promettent.

Dans le droit, Bédarride, Lyon-Caen.

Dans l’armée, le général de division Léopold Sée, entré le premier à MalakofF; Franchetti, mort glorieusement au siège de Paris, ethien d’autres géné-

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raux et colonels dont les noms m’échappent et dont au surplus la liste serait trop longue.

En géographie, l’explorateur Poa.

Dans les arts, 'musique, je trouve Fromental, Halévy ; peinture, Emile Lévy, Henri Lévy, Worms ; sculpture, A Salomon; art dramatique, Rachel, Worms, Sarah Bernhardt, Meyerbeer, bien qu’Allemand de naissance, était Français de cœur et d’esprit. On pourrait en dire autant d’Offenbach.

Si je consulte les annales de la philanthropie, je rencontre les noms d'Albert Oohn, du baron de Hirsch, de Bischoffsheim et de Salomon Goldschmidt, tous les quatre ayant consacré au soulage- ' ment de la misère française les revenus de belles fortunes acquises ailleurs qu’en France. Pourquoi ne leur joindrais-je pas aussi les noms si respectables de mesdames Heine et Coralie Cahen?

Quant au domaine financier, je suis peu renseigné et peu compétent. J'ai eu affaire parfois à des banquiers juifs. Je n’ai jamais eu qu’à m’en louer sous le rapport delà probité et delà loyauté. J’ai toujours entendu dire, et je m'en rends très bien compte, que l’abondance des capitaux dans un pays est la condition indispensabledesapuissance économique et de son développement industriel et commercial. Par conséquent il est avantageux pour nous tous que des fortunes hors de pair, comme celle des Rothschild, soient françaises. J’admire en vérité les pointus qui s’en vont disant que ces gens-là sont trop riches et que nous gagnerions à être débarrassés d’eux. Comment ! nous gagnerions à ce que notre marché financier fût privé de leur coopération,

à ce qu’ils allassent ailleurs porter leurs capitaux et faire profiter d’autres villes des dépenses que nécessite leur train de maison, soulager d’autres misères de leurs dons généreux? À-t-on jamais proféré ineptie plus niaise? Je voudrais au contraire qu’au lieu d’une maison Rothschild à Paris il y en eût vingt. Nous en profiterions tous.

La nomenclature de tout à l’heure est très incomplète. Elle me suffit. Si l’on peut évaluer les juifs de France au chiffre global de 80,000, je demande quelle est la ville française du même nombre d’habitants qui puisse mettre en ligne, dans l’espac e d’un siècle un plus grand nombre d’hommes éminents dans tous les genres.

Et voilà l’élément que l’antisémitisme voudrait éliminer de notre vie nationale, retrancher de la France ! Nous avons douloureusement souffert, nous souffrons toujours de la mutilation que notre pays a dû subir à la suite de nos désastres en 1870-1871. C’est assez d'une, cerne semble, c’est déjà beaucoup trop. Maissil’antisémitisme réussissait dans sa néfaste campagne, ce serait une seconde mutilation, cette fois à l’intérieur, qu’il nous faudrait subir. Oh! ce serait aussi stupide que criminel.

25 août 1896.

On me dit quelque chose qui m’inquiète, surtout quand je pense à cette affaire Dreyfus qui me préoccupe toujours.

d’un intellectuel,

Il m’est affirmé que le nombre des officiers sortis des écoles exclusivement catholiques et où l’esprit est très clérical augmente chaque année, et que même les hauts grades sont fortement envahis par cet esprit nécessairement étroit, générateur de préventions d’autant plus dangereuses qu’elles sont le pins souvent inconscientes.

Je ne puis contrôler cette assertion. En règle générale, dans un pays qui compte parmi ses principes fondamentaux l’égalité en droit politique et social de toutes les croyances, je n’aime pas beaucoup ces institutions, qui parquent la jeunesse en camps séparés par de hautes barrières confessionnelles. Cette méthode engendre nécessairement des sentiments de dédain et même de mauvais vouloir vis-à-vis des autres pensants, et cela est fâcheux pour des jeunes gens destinés à vivre dans la même société sur le pied de bons rapports mutuels, à se rencontrer dans les mêmes professions, dans les mêmes fonctions, dans les mêmes entreprises. L’éducation qu’ils ont reçue dans leur parc est absolument à rebrousse-poil de l’esprit de tolérance et de bienveillance qui devra les animer plus tard les uns envers les autres.

Je n’incrimine pas les intentions de leurs éducateurs. Mais il m’est difficile de croire qu’on leur inculque une grande admiration pour la liberté religieuse, le droit à l’existence des doctrines condamnées, le respect de ce qu’on leur fait considérer comme des erreurs pernicieuses. Hé bien ! quand on est pénétré des principes contraires, on est bien prompt à soupçonner ceux qui ne sont pas de votre

bord religieux d’être capables de toutesles noirceurs, et, si l’un de ceux-là se trouve accusé d’un méfait ou d’un crime quelconque, on est bien facilement persuadé qu'il est coupable.

Le péché mignon des orthodoxies a toujours été de dénigrer moralement, dans leur caractère, dans leur vie privée, dans leurs motifs d’action, ceux qui enseignaient des doctrines qu’elles tenaient pour erronées. On peut faire cette remarque tout le long de l’histoire de l’Eglise.

Je n’aimerais pas, si j’étais injustement accusé, à être traduit devant un tribunal dont les membres seraient disposés d’avance à croire qu’en vertu de ; mes idées religieuses je suis certainement un être vil, livré à toutes sortes de vices, capable des crimes les plus odieux. Cette très fâcheuse circonstance aurait-elle eu quelque influence sur le résultat du procès fait à Dreyfus ?

Mais non, je ne puis le croire. Ce serait désespérant. Il y a chez tout le monde un sentiment d’honnêteté qui fait que, malgré tout, on ne condamne pas un homme comme traître uniquement parce qu’il est d’une autre religion. Il faut que ses juges aient eu des preuves formelles contre lui.

Qui donc me disait l’autre jour que dans l’Etat- Major, et généralement dans les cercles d’officiers, on lisait assidûment la Libre Parole ? Serait-il possible que des hommes intelligents trouvassent du plaisir à lire les sempiternelles rapsodies de ce journal judéophobe? C’est comme si l’on ingurgitait chaque jour un petit verre de venin. A la longue, cela doit oblitérer les fonctions organiques.

d’un intellectuel

26 août 1896.

En voilà bien d’une autre !

Je me rappelle très bien qu’en 1870, peu de jours avant l’ouverture des hostilités, il y eut à Mulhouse des démonstrations tumultueuses, des bandes qui parcouraient les rues en criant et en portant des écriteaux sur lesquels on lisait : Mort aux Juifs ! et Mort aux protestants ! A bas les Prussiens de l’intérieur !

Gela fit la plus triste impression. Etait-ce au moment où nous avions besoin de réunir toutes nos forces contre l’ennemi qu’il fallait assister à des scènes pareilles ? On eût dit le prélude d’une guerre civile venant compliquer l’autre.

Je ne sais à propos de quoi, ce matin, cet épisode nous est revenu en mémoire dans l’entretien que nous échangions, L*'* qui est de Mulhouse, deux autres amis et moi.

« J’y étais, nous dit L***; j’ai vu passer les bandes et promener les écriteaux. Celui qui en avait été le provocateur était un homme du nom de Sandherr, et qui était connu dans la ville pour le fanatisme de ses opinions. Et savez-vous ce que son fils était naguère, car il est mort fou, il y a quelques mois? Chef du bureau des renseignements à l’Etatmajor!»

» — Pas possible ! Je suppose pourtant qu’il n’était plus dans les sentiments de son père?

» — Je n’en sais rien. Ce qui est certain, c’est

qu’il a beaucoup contribué à aggraver la situation de Dreyfus. »

Je suis encore atterré de cette révélation. C’est la première fois que j’en entends parler. Mais L“* estil bien sûr de ce qu’il avance ? Ne peut-il pas s’être trompé ?

Quelle singulière chose que, plus le temps s’écoule, plus on voit augmenter le nombre des circonstances qui font douter de la parfaite liberté d’esprit de ceux qui ont accusé et condamné ce malheureux !

Diantre ! Tout cela n’est pas fait pour me tranquilliser.

4 septembre 1896.

Un journal anglais annonçait hier cette nouvelle sensationnelle que Dreyfus avait réussi à s’évader.

Cela me paraît bien extraordinaire, à moins qu’il n’y ait eu des connivences que je ne saurais m’expliquer. On m’assure qu’aux ministères de laguerre et des colonies on ne sait rien de l’événement prétendu.

Mais pourquoi le journal anglais aurait-il fabriqué cette nouvelle ? Dans quel intérêt?

Bah ! les journaux anglais ne sont pas plus chiches que les nôtres de nouvelles à sensation, surtout quand leur tirage est médiocre et qu’ils espèrent vendre avantageusement leur numéro. Les fabricateurs de fausses nouvelles se disent que, si

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la chose annoncée est fausse, elle sera démentie, mais le tour aura été joué.

Cela prouve pourtant ceci : à l’étranger, on continue donc de se préoccuper de l’homme perché sur son îlot désert en plein Océan. Ce n’est pas surprenant, puisqu’ici même le nombre de ceux qui s’interrogent avec anxiété sur ce qu’il faut penser de cet homme singulier, dont le crime ne s’explique pas, va en augmentant. J’en constate les symptômes ; tous les jours.

J’ai toujours trouvé l’évasion de Bazaine très louche. Je me trompe peut-être, mais je ne me fais pasbieuà l’idée d’un homme de l’âge et de la corpulence de Bazaine dévalant à la force du poignet le long d’une corde attachée au sommet d’un mur, lorsque ce mur est d’une belle élévation au-dessus des rochers qui en entourent la base. Je sais bien que, malgré le désir que j’aurais éprouvé de reconquérir ma liberté, j’y aurais regardé à dix et à vingt fois. Après tout, il y a des gaillards qui se conservent longtemps. Il y a trente ans je n’aurais pas hésité une minute ; Dreyfus est encore jeune, et il n’avait pas à dégringoler le long d’un mur. Mais comment aurait-il pu déjouer la surveilllance des gardiens de sa cabane et de son îlot ?

5 septembre 1896.

Mes doutes sur la vraisemblance de l’évasion de Dreyfus étaient fondés. Elle est officiellement démentie.

îSO

Mais les autres doutes qui m’assiègent malgré moi sur sa culpabilité ne sont pas dissipés. Au contraire. Ah ! si j’aimais moins l’armée, comme je serais plus tranquille !

M septembre 189G.

Nouvelle grave ! Ce matin, l’Éclair a publié un article où l’on explique la condamnation de Dreyfus par la communication aux juges composant le con- . seil de guerre, après le débat entre l’accusation et la défense, d’une pièce secrète qui n’avait pas été communiquée à l’accusé, qui ne fut produite que dans la chambre où délibéraient les juges, et qui mettrait hors de doute sa culpabilité.

Elle se terminerait par ces mots : « Décidément, cet animal de Dreyfus devient trop exigeant.»

Elle était adressée par un attaché militaire de l’ambassade allemande à un attaché de l’ambassade italienne.

On va respirer. M. de Cassagnac qui, l’autre jour encore, exprimait ses inquiétudes au sujet de l’af- { faire Dreyfus, va être satisfait; et moi donc II...

Ah! mais, balte là ! Comment ! cette pièce a été présentée aux juges militaires pour achever de les convaincre, sans que l’accusé ni son défenseur en aient eu connaissance ? Diantre I voilà qui gâte ma • joie. Je ne suis pas un juriste, mais je n’ai pas besoin de l’être pour me révolter contre un pareil procédé. Ne voit-on pas que ce serait révoltant, con-

traire au principe le plus élémentaire de la justice? Qui nous dit que l’accusé n’aurait pas pu expliquer cette pièce ou protester contre son authenticité? Ou, s’il avait été confondu par l’évidence, quelle victoire pour l’accusation !

On dira qu’on ne pouvait la lui mettre sous les yeux sans compromettre désintérêts vitaux, sacrés, intangibles. Parbleu ! c’est la raison d’État, la mère des Bastilles. Mais il y a une autre raison d’État, depuis que le peuple est souverain, celle de la justice, et elle interdit tout procédé pareil. Si l’on peut être condamné sur la production d’un document qu’on n’a pu ni voir, ni par conséquent discuter, nous sommes tous, les plus innocents comme les autres, sous une épée de Damoclès.

C’est une méthode de feu l’Inquisition que cette méthode-là. Des juges militaires ont beau être étrangers aux formalités judiciaires, il n’est pas possible qu’ils aient consenti à se faire les complices d’une pareille manœuvre. Je m’attends à un prochain démenti. Autrement, si c’est vrai, le garde des sceaux est tenu d’intervenir.

Je reconnais toutefois que le nom de Dreyfus figurant en toutes lettres sur ce document, dont j’ignore du reste la nature, est une terrible charge contre lui. Je serais tenté de me rassurer en me disant que, 'égulièrement ou non, ce n’en est pas moins un crininel qui est justement condamné.

Justement, peut-être; mais légalement?

J’attends.

14 octobre 1806.

Un mois s’est écoulé depuis qu'on a prétendu dé montrer la justice de la condamnation de Dreyfui en révélant la communication d’une pièce secrète t sa charge dans la chambre où les juges délibéraien en son absence et en l’absence de son défenseur. Pas un seul démenti officiel ou officieux n’est intervenu. Il faut donc y croire. Ab çà ! que fait donc le garde des sceaux? Est-ce qu’il s’imagine qu’on va laisser passer avec indifférence cette illégalité carabinée qui menace notre sécurité à tous ? Et si contre toute apparence on a calomnié le conseil de, guerre, si, secoué dans son indifférence par la rumeur publique, le garde des sceaux s’est enquis de ce( qui s’est réellementpassé, pourquoilaisser l’opinion sous le coup d’un pareil scandale? Car tout le monde en parie. Le gouvernement seul ne paraît pas s’en apercevoir.

Il y a plus. Des gens mieux renseignés que moi m’affirment que le document présenté par l 'Éclair comme une lettre chiffrée, que l’attaché allemand de Schwarzkoppen adressait en 1894 à l’attaché italien de Panizzardi, mais qui, avant d’arriver à destination, avait été déchiffrée, ne contenait absolument rien qui eût un rapport quelconque avec des affaires d’espionnage. C’était, m’assure-t-on, une lettre de camarade à camarade, et elle n’était pas du tout chiffrée. Mais ce qui est bien autrement grave, ou la rédaction de Y Éclair ou son fournisseur

d'un intellectuel b3

3’informations se seraient permis d’écrire en toutes lettres le nom de Dreyfus là où, sur le document lui-même, il y atout simplement: « cette canaille » ou « ce canaille » de D... ! »

En voilà bien d’une autre ! C’est que ce ne serait 1 plus du tout la même chose. Comme disait grand’mère, il y a plus d’un âne à la foire qui s’appelle ‘ baudet. Il y a bon nombre de fils de bonne ou de mauvaise maison dont le nom commence par un D. L’ex-président du conseil Dupuy aurait pu être incriminé. Mais alors quel parti pris de nous jeter de la poudre aux yeux ! Quelle absence totale de scrupule et de probité !

I Savez-vous bien, monsieur l’inconnu, qui avez pris sur vous d’écrire tout au long un nom dont on ne vous fournissait que l’initiale, que vous avez commis là une infamie ? Est-ce que, par hasard, sous prétexte de nous éclairer, on se... gausserait de nous?

Et cette pièce date de 1893, affirment les mêmes témoignages. Et personne alors ne songea à soupçonner Dreyfus. On l’avait reléguée comme pièce i insignifiante dans les archives, lorsque, au moment de l’affaire Dreyfus, Sandherr, du bureau des renseignements, la signala au général Mercier comme pouvant se rapporter au capitaine, dont le nom com- Imençait par un D ! C'est à n’en pas croire ses ; oreilles.

Et si tout cela n’est qu’une série de racontars, pourquoi donc encore une fois ne pas nous rassurer, nous public, qui sommes bouleversés par des révélations aussi affligeantes, aussi pénibles pour

nous qui aimons l’armée, pour nous qui l’entourion ! d’un vrai culte! On a beau invoquer la raison d’Etat I on ne me fera jamais croire qu’il est impossible dil tranquilliser l'opinion, dût-on taire ce qui doit êtr<| tu, en lui faisant comprendre ce qui s’est passé eil en s’arrangeant de manière à ne rien compromettre.!

D’ailleurs la question revient toujours la même ]

Le ministre de la guerre ou le garde des sceaus]

peuvent-ils affirmer sur leur honneur et en défiant] toute contradiction qu’aucune pièce secrète n’a été] soumise au conseil de guerre délibérant dans le se-| cretde sa séance après la clôture des débats? Tout] est là.

8 novembre 1896.

Et ils se taisent toujours.

Il y a quelques journaux qui ont protesté. Je m’étonne fort que la presque unanimité n’ait pas relevé comme il convenait cette inexcusable entorse infligée aux principes élémentaires de la justice. On dit qu’on en a parlé à MM. Darlan, garde des sceaux, et Hanotaux, ministre des affaires étrangères, et que tous deux ont refusé de répondre. Qu’est-ce que cela veut dire ? Les deux attachés d’ambassades étrangères, dont le nom était mêlé au récit de l’Éclair, déclarent que l’initiale D ne concernait point Dreyfus. Je sais bien que leur affirmation peut être suspectée. Cependant ce n’est point la coutume des puissances étrangères, de la nôtre non plus, d’intervenir en faveur de leurs espions quand

ils sont découverts. Ils exercent leur métier à leurs j risques et périls. Mais passons. Ce qui est inexplicable, c’est qu’on nous laisse dans une pareille perplexité.

Il est des moments où je suis comme entraîné à craindre qu’une terrible erreur judiciaire n’ait été commise. Je résiste pourtant. Nous ne savons pas tout ce qui a été dit et produit aux débats. Il y a eu nécessairement d’autres preuves à charge que celles qui résultent de ce que nous savons. Quand même les juges auraient été suggestionnés par des préventions illogiques, ils n’ont certainement pas fondé leur arrêt sur des raisons de pure fantaisie. Plus de lumière, messieurs, nous vous en supplions, plus de lumière !

10 novembre 1896.

J’en suis tout ému. On se rend enfin à nos légitimes requêtes. Le Matin d’aujourd’hui a publié la pièce qui a pendant le débat lui-même démontré que Dreyfus avait trahi la France. C'est S*** qui me l’a appris dans la matinée. Il est triomphant, car il me reprochait mes doutes. J’envie ces convictions que rien n’ébranle. « Je voudrais ardemment être convaincu comme vous », lui ai-je dit plus d’une fois. J’ai immédiatement fait acheter le journal.

En effet, il contient le fac-similé d’une lettre qu’on peut appeler un bordereau, du uom que l’on donne à ces énumérations rédigées par des fournis-

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