LE PAPIER DIT « DE COTON
C'est vers le ix*" siècle après Jésus-Christ que le véritable papier a fait son apparition en Europe. Il offrait alors l'aspect d'une belle matière souple, brillante et soyeuse, assez analogue au papier que l'on fabrique actuellement en Chine et au Japon.
Son pays d'origine, suivant les uns, serait la Chine. L'Espagne l'aurait reçu la première en Europe. Il aurait pénétré en Occident dès la fin du ix" siècle. Et, durant le x*" et surtout le xi% il fut importé en France, en Allemagne et en Italie. On le distinguait alors sous le nom de papier de coton, ou charta bombi/ciiia, cutlunea, damascena. Et cependant, ce n'était pas de coton, comme on l'a cru longtemps, qu'il était fait.
Il est à supposer que si ce papier venait d'Extrême-Orient, il était fabriqué suivant les procédés du pays. Or, c'est à l'aide du mûrier que l'on fabrique le papier en Chine et au Japon. Jamais on ne vit employer les fibres neuves du coton. Les Japonais et les Chinois ont conservé pendant des siècles leurs procédés d'industrie. Et, sans doute, dans la fabrication du papier, ils usaient autrefois des mêmes matières qu'aujourd'hui -.
Dans aucun échantillon du papier dit « de coton », l'on n'a pu trouver jusqu'alors aucune fibre de ce végétal. D'autre part, on ne connaît aucun auteur ancien qui ait cherché à définir le papier de coton. On sait, cependant, qu'en 1762, un prix fut proposé par la Société de Gôttingue, à celui qui présenterait le plus ancien spé-
1. Cf. Morlet, Le papier. Revue des bibliothèques. 1891 ; Albert Rochas, Le livre de demain; Aimé Girard, op. cit.
2. Cf. Briquet, Légende paléographiijae du papier de coton; Tiraboschi, Storia délia Utteratura italiana, t. V.
cimen de papier de chiffe. Ce concours fut ouvert à l'instigation de Meermann, le savant hollandais qui s'était beaucoup occupé des origines de l'imprimerie, et qui portait le plus grand intérêt à tout ce qui se rattachait à l'histoire de cet art.
Voici ce qui se passa, d'après ce savant, au sujet de l'un des spécimens les plus contestés.
« Nous étions quatre, dit-il, soit trois hommes habiles en cette matière, et moi, à examiner ce papier en le regardant contre la lumière du jour, et nous avons vu que les fils sont en entier de coton, et même nous avons tiré des bords de la feuille des particules de laine, soit de coton. Mais ce n'est pas tout. Nous avons examiné un livre d'astronomie écrit en Perse, oîi le papier de chanvre est inconnu, et nous avons constaté que le papier de l'ouvrage envoyé par Vélasquez lui est très semblable, quoiqu'un peu moins épais. Donc, le papier employé au temps du roi Alphonse le Sage était du coton. »
Cette manière d'observer est sujette à caution.
« Grâce au progrès de la science, écrit M. Briquet, le vœu de Meermann s'est réalisé. L'on possède actuellement un moyen assuré de séparer et de reconnaître la nature réelle des fibres du papier : ce procédé consiste dans l'analyse microscopique. Vues à l'aide d'un fort grossissement, les fibres du chanvre et du lin se manifestent sous la forme de petits cylindres ordinairement cannelés, striés ou fissurés dans le sens de la longueur, avec des renflements fréquents ou des nodosités qui leur donnent l'apparence du bambou. Au contraire, les fibres du coton ont la forme de rubans aplatis, avec des bords se terminant en bourrelets : ces fibres sont le plus souvent longues, brillantes et tordues en spirale. Celui qui aura pris la peine d'examiner les fibres du chanvre et les fibres du coton ne pourra plus les confondre.
« Ainsi, aucun des plus anciens documents des bibliothèques n'a été consigné sur du papier de coton, mais sur du papier de chiffe '. »
1. Cf. Briquet, op. cit ; P, Likatscheff, Le papier et les plus anciens moulins à papier de l'Élal de Moscou; Aimé Girard, op. cit.
LE PAPIER ij
SUIVANT une autre opinion, ce n'est pas aux Chinois qu'il faudrait rapporter l'invention du papier, mais aux Arabes. On commencerait à en faire mention vers l'an 650 après Jésus-Christ, et le papier serait signale à Samarcande comme étant d'importation persane ou arabe.
Nous n'avons pas le dessein de discuter ici ces assertions.
Ce qui est certain, c'est que les Arabes ont connu le papier longtemps avant nous, et qu'ils employaient, pour le fabriquer, le chanvre, les chiffons de lin, les vieilles cordes et les fibres de bambou. On le fabriquait à l'aide de pilons ou à l'aide de meules, ces deux procédés ayant pour but d'écraser, de triturer les chiffons au contact de l'eau. On s'est vite servi pour ce travail de machines hydrauliques; c'était notamment le cas à Fez, au commencement du xiii" siècle. Quant au collage du papier, il avait lieu à l'aide de la colle d'amidon.
Voici, d'ailleurs, la traduction d'un texte arabe concernant la fabrication du papier, et remontant au xiii" siècle, pour le moins.
« Prends des cordes de chanvre, de l'excellente et blanche qualité de Syrie : peigne-les avec le peigne jusqu'à ce que, coulant comme des cheveux, elles deviennent tendres. Prends ensuite du lait de chaux, et fais-y macérer ces fibres pendant une nuit jusqu'au matin. Puis, pétris la masse avec tes deux mains, et étends-la toute une journée au soleil, afin qu'elle sèche.
« Après quoi, reporte la masse dans le lait de chaux, dans du nouveau, et cela pendant une nuit, jusqu'au matin. Là-dessus, pétris-la derechef avec la main, puis étends-la, pendant trois jours au plus, au soleil.
« Dès que le blanchiment de la masse est complet, tu la coupes avec des ciseaux, et tu la défais dans l'eau pure, que tu renouvelles pendant sept jours. Puis, quand toute particule de chaux a disparu, tu écrases la masse dans un mortier de pierre, en ayant soin de la maintenir toujours humide et fraîche; enlin, lorsqu'elle est devenue tendre et délicate, prends une autre eau dans un vase propre et délaie-la dedans jusqu'à ce qu'elle devienne semblable à de la soie. Pour les opérations ultérieures, emploie maintenant des formes de dimensions en rapport avec tes besoins. Ces formes sont en roseaux
(le Samûr, dont l'entrelacement rappelle celui des nasses à poissons. Tu prends la pâte; tu la bats dans une grande cuve, et tu plonges la forme dans la bouillie, en égalisant la pùte; puis, tu la laisses reposer sur la forme jusqu'à ce qu'elle atteigne la consistance que tu désires. Tu appliques alors la feuille contre une paroi propre et lisse, où tu la laisses attachée jusqu'à ce qu'elle soit sèche et tombe. »