PAPIERS DE LA CHINE ET DU JAPON
EN même temps que ces papiers de fabrication arabe, l'Europe en recevait de Chine et du Japon qui, vraisemblablement, étaient tirés de végétaux tels que le bambou et le mûrier.
Le procédé de fabrication chinois n'a pas dû varier beaucoup depuis cette époque. Or, voici comment l'on prépare le papier en Extrême-Orient.
Quand la plante de mûrier ou de bambou a été coupée, on arrache l'écorce à la main; on la taille comme en Europe on taille le chanvre. Les écorces sont portées à l'atelier; et là, à l'aide d'un couteau, on les pelure, de manière à en détacher les fibres libériennes, les seules capables de se feutrer. La filasse, toute mouillée, est alors battue avec énergie, à tour de bras, jusqu'à ce qu'elle soit réduite en pulpe, en bouillie. Celle-ci est mise en suspension dans une grande mass3 d'eau; puis on l'y pêche, à l'aide d'une forme quadrangulaire dont le fond est constitué par un tamis, au travers duquel passe l'eau, tandis que sur le fond de ce tamis, la pâte se caille et se transforme en une feuille maniable. L'ouvrier l'enlève avec dextérité, l'étend à la surface d'une planche, et l'abandonne enfin à la dessiccation.
C'est ainsi que le papier de bambou ou de mûrier se fabriquait autrefois.
Pourtant, dans ce cas, comme dans bien d'autres, les Chinois n'ont été que des imitateurs; et ce sont des insectes, qui, avant les hommes, ont su composer des feuilles minces, à l'aide de fibres feutrées, souples et résistantes.
« Avez-vous quelquefois observé, écrit M. Aimé Girard, dans nos bois, les nids que construisent les guêpes avec une habileté merveilleuse? L'étude en est bien instructive. Voyez : c'est une sorte de
boule faite de feuilles minces s'enveloppant les unes les autres, et portées encore par la branche de viorne sur laquelle le nid a été construit. Ici, la paroi en est arrachée, laissant voir à l'intérieur la ruche avec ses alvéoles. Détachez un fragment de cette enveloppe, détachez la paroi de l'une des loges de cette ruche, et vous serez tout étonné de voir l'une et l'autre composées de fibres végétales entrecroisées, feutrées et collées entre elles. Portez alors au microscope une feuille de papier lâche, de papier Joseph, étudiez en la structure, et vous la voyez formée comme le papier chinois dont nous parlions tout à l'heure, par l'entrecroisement d'une multitude de fibres se recouvrant et se feutrant de mille manières. A cette vue, substituez ensuite l'image d'un fragment détaché de ce nid ; faites abstraction des impuretés, grains de sable, poussières, dont le vent l'a nécessairement couvert, et c'est en face d'une structure identique à la précédente que vous vous trouverez. Ce résultat, comment les guêpes papetières l'ont-elles obtenu? C'est en broyant, à l'aide de leurs mandibules, les jeunes pousses des plantes, en dégageant la cellulose fibreuse du tissu végétal, en collant ensuite, à l'aide d'un liquide gluant qu'elles sécrètent, les fibres ainsi dégagées, qu'elles ont confectionné le tissu de leur nid. Ce procédé ressemble fort, à quelques détails près, à l'industrie du papier en Chine et au Japon. »
Nous ne voudrions pas terminer ce paragraphe sur la fabrication du papier en Extrême-Orient, sans mentionner les traditions séculaires, qui, selon ce que rapporte M. Blanchet, recueillies et propagées par les prêtres qui desservent le temple d'Amanohiwashino, attribuent à ce dieu le mérite d'avoir le premier fabriqué, avec l'écorce du mûrier, à la fois du papier et l'étoffe yufu. « Cette double invention, écrit M. Blanchet, remonterait très loin dans le passé, au delà même des limites de l'histoire, car le yufu nous est montré dès l'époque où la déesse du Soleil, tremblant devant les menaces de son père, se réfugia dans les grottes de Amanoivata (porte du Rocher du Ciel). Émus de sa fuite, tous lès dieux vinrent en grande pompe la prier d'abandonner sa prison volontaire. Vaines furent leurs supplications. Alors, le dieu Amanokoyanemomikoto s'empara d'un sakaki {Cleyera japonica), qu'il porta devant la grotte : sur les plus hautes branches il plaça un miroir, sur celle
i6 LES ETAPES D'UN LIVRE
du milieu, la fameuse pierre précieuse Yasakaninomagatama, au bas de l'arbre, l'étoffe yufu. Aussitôt commencent les danses et les jeux où brillent, entre toutes les divinités, Okané, la première danseuse du Ciel, peut-être aussi la personnification de l'Aurore, puisque la gracieuse apparition arrache à la retraite la déesse du Soleil.
« Est-ce en souvenir de cette origine divine que le Shintoïsme a fait du papier un symbole religieux? On voit au musée Guimet plusieurs spécimens d'objets appartenant à ce culte, et composés d'un support au sommet duquel sont fixées des feuilles ou bandes de papier.
« L'histoire nous rapporte également que, de très bonne heure, le Japon fut en relations commerciales avec la Corée, et que c'est de cette contrée que fut apporté au Japon le premier livre en papier, le livre de Bouddha.
« Dès le ix" siècle, on distinguait déjà dans les fabriques japonaises au moins une douzaine d'espèces de papiers.
« C'est dans la première moitié du xvir siècle que le papier du Japon fut utilisé pour la première fois en Europe; et ce serait le peintre Rembrandt qui l'aurait employé le premier pour les états définitifs de ses estampes', »