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ÉPOQUE MODERNE

ET cependant, un peu auparavant, il y avait eu, aux Champs- Elysées, une exposition nationale, où Gruel avait exposé toute une série d'ouvrages exécutés d'après les compositions de Rossi-

RELIURE DE ROSSIGNEUX.

gneux et qui ouvraient à l'art de la Bibliophilie des destinées nouvelles.

On avait admiré là un grand livre in-folio en mosaïque, exécuté sur maroquin, des livres de piété, des essais de reliures en velours ornementées de bijouterie. Il y avait surtout la pièce la plus célèbre de toute l'exposition, le fameux travail en bois sculpté exécuté par Chabereaux, d'après une composition donnée par Kossigneux pour

un livre de liturgie et qui représentait une descente de croix dans une végétation du plus heureux eiïet.

Rossigneux avait posé en maître, dès cette exposition, tous les principes d'où la reliure moderne devait sortir : appropriation de la reliure au texte de l'ouvrage, création originale d'un style décoratif, «mploi de la mosaïque, appropriation à la reliure de l'ivoire, du bois sculpté, de l'émail et de la joaillerie. En même temps c'est avec Rossigneux, secondé, comme l'on sait, par Marius Michel père, dans la partie technique et dans l'irréprochable exécution de la dorure, que nous allons retrouver les segments de cercles, de paraboles ou d'hyperboles qui renoueront la tradition de la reliure moderne à celle des Maïoli et des Grolier.

De même qu'à Rossigneux, c'est à Amand qu'il faut faire remonter le point de départ de la reliure moderne, nous voulons dire de la reliure expressive, et pour ainsi parler, synthétique. Amand n'a pas la perfection du corps d'ouvrage, il n'a môme pas la qualité technique du bon doreur. Mais il est doué d'un sens tout à fait imprévu et personnel de l'ornement et de la décoration. Il a trouvé dans l'art de la reliure des formes, des combinaisons, des couleurs, des inventions techniques qui lui appartiennent en propre et qui brisent définitivement avec les servitudes du passé '.

A côté de ces artistes, nous devons mentionner encore Traulz Bauzonnet. Ce dernier dut en partie sa réputation à sa clientèle. C'est l'éclat du petit cénacle rassemblé autour de lui qui l'a réellement consacré. Sa singulière fortune vient en outre de l'ignorance des amateurs, de certains amateurs, du moins, qui ne savent pas discerner le relieur du doreur ou du décorateur. Or, Trautz est un merveilleux relieur. Ses plaquettes surtout sont uniques comme corps d'ouvrage. Quant à sa dorure elle est moins parfaite que celle de Marius Michel.

Autour de Trautz nous pouvons citer tout un groupe de relieurs doués de capacités à peu près pareilles, mais que le hasard de la fortune n'a pas également favorisés: Cape, MassonDebonnel, Hardy, , Bran dit Brany, Chambolle-Duru, Lortic, Thibaron.

Il nous faut dire aussi quelques mots de Marius Michel fils et de Cuzin.

1. Cf. Léon Thévenin. Arts bibliographiques; articles Rossigneux et Amand, Mercure de France, avril 1914, article sur la reliure moderne.

Le premier, fils de Jean Michel dont nous avons parlé plus haut, a éLé l'élève de Rossigneux, un élève intelligent et très doué, et qui a su moderniser les formes qu'on lui a enseignées, mais dont la conception graphique découle du même principe. Il y a déployé un art tout à fait remarquable, beaucoup d'adresse et de goût.

HKLIURE DE ROSSIGNEUX.

Quant à Guzin, il a été un relieur fort adroit, qui a eu surfout pour doreurs de merveilleux ouvriers tels que le père Alaillard, auquel on doit les reliures qui ont été exécutées dans cette maison. Le point de départ de la décoration chez Guzin vient des boiseries de salon, des plafonds de style Louis XV, parmi lesquels il a trouvé des décors d'un charmant effet. Ces décorations, venant d'une

source gracieuse, sont aussi belles par la matière d'exécution que par le choix du motif. C'est ce choix qui déterminera dans l'avenir le style Cuzin, car on dira le style Cuzin comme on dit le style Grolier, comme on dira aussi le style Rossigneux. Leur art peut en effet se ramener à une formule. Et c'est l'identité de cette formule persistant sous la multiplicité des décors qui constitue à proprement parler leur style.

C'est au contraire l'absence de toute formule, l'indépendance visà-vis de soi-même, le souci de ne pas se répéter, qui caractérisent la reliure de Meunier, dont il nous reste à présent à déterminer la place.

Son trait marquant, sa faculté maîtresse, c'est l'imagination. Ce qui distingue avant tous ses ouvrages, c'est la fantaisie, la recherche, la variété, l'abondance. N'étant lié par aucune formule, il se sent libre de chercher parmi une variété indéfinie de symboles l'expression de sa pensée. Et c'est lui qui doit être regardé comme le véritable créateur de la reliure emblématique ou synthétique. Pour traduire ses idées il a eu recours à la fleur. Personne n'en a mieux connu que lui les ressources décoratives. Voyez plutôt l'admirable usage qu'il a su tirer de ses colorations, de ses violets ou de ses pourpres, pour traduire les douleurs morales d'un Baudelaire ou les rêves maladifs d'Edgard Poë.

Avec de pareils maîtres, le xx^ siècle paraît s'ouvrir sur une période glorieuse, une véritable renaissance de l'art de la reliure. Ces grands artistes ont ouvert la voie d'autant plus largement sur l'avenir que la fécondité de leur formule paraît vraiment inépuisable *.

1. Cf. Léon Thévenin et Georges Lemierre, Ilisloire de la reliure.

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