‹ Les Etapes d'un naturalisteChapitre 10 sur 44 · JUAN VALERA ET SES ROMANS · texte numérisé non relu

JUAN VALERA ET SES ROMANS

bon père de famille ; il parcourt ses vignes, il s'instruit des histoires du pays, en e'coutant le bavardage des métayers et des fermières. Peutêtre, entendit-il conter ainsi, sinon l'aventure de Pépita, du moins quelque petit roman villageois qui, habilement remanie' par son esprit naïf et malin à la fois, enchâssé dans un style tout andalous, fut changé en la perle que nous venons de relire.

Ce roman dont, nous semble-t-il, l'adaptation française altère un peu la portée, n'eut point seulement pour but de narrer les amours de la jeune, jolie, piquante et riche veuve Pépita. Le principal pour Valera, philosophe et moraliste en cela, c'était le caractère du séminariste, l'âme pleine de théologie, de mysticisme, dont le cœur bat, bien vite, d'un mouvement nouveau, sous le feu de deux yeux noirs. La familiarité qu'autorise et qu'exige sa situation de futur beau-fils, la coquetterie de la blonde Pépita, livrent de furieux assauts à ses penchants à l'extase et à la dévotion religieuses. Luis, — et c'est le trait vrai de cette étude psychologique. — Luis lutte jusqu'au bout, et se reconnaît seulement vaincu, dès l'instant qu'il est trop tard, pour douter encore de sa faiblesse. Un moment d'ivresse vient de lui faire un devoir d'offrir sa main à Pépita.

Nous traduisons aussi fidèlement qu'il nous est possible :

« Quelques instants après, Luis apparut de nouveau, sortant de l'obscurité. Sur son visage, était peinte la terreur. On y lisait quelque chose du désespoir de Judas.

« Il se laissa tomber sur une chaise, appuya son visage sur ses deux poings fermés et ses deux coudes sur ses genoux. Il demeura

ainsi plus d'une demi-heure, plongé, sans doute, dans une mer de réflexions douloureuses.

« Quiconque l'eût vu alors, l'eût pris pour l'assassin de Pépita.

« La jolie veuve, cependant, le suivit de près. A pas lents, l'attitude profondément mélancolique, la tête baissée, les yeux fixés sur le sol, elle s'approcha de la chaise de don Luis.

— « Maintenant, mais trop tard, je connais toute la bassesse de mon cœur et toute l'iniquité de ma conduite. Je n'ai aucune excuse à alléguer en ma faveur : pourtant, je ne veux pas que tu me juges plus perverse que je ne le suis. Vois-tu, ne crois pas qu'il y ait en moi ni artifice; ni calcul, ni plan pour te perdre. Oui, c'a été une faute affreuse, mais instinctive, une faute inspirée, peut-être, par l'esprit de l'Enfer qui me possède. Au nom de Dieu, ne te désespère pas, ne t'afflige pas ! Tu n'es responsable de rien. C'a été un délire : l'aliénation mentale maîtrisa ton noble cœur. Chez toi, le péché ne fut que légèreté. Chez moi, c'est chose grave, horrible, honteuse. Maintenant, je suis Jmoins que jamais digne de toi. Vat-en : c'est moi qui, a cette heure, te supplie de partir. Va-t-en : fais pénitence ! Dieu te pardonnera. Va-t-en : qu'un prêtre t'absolve t Lavé alors de cette faute, accomplis ton dessein et sois le ministre du Très-Haut. Par ta vie laborieuse et sainte, tu effaceras jusqu'aux dernières traces de cette chute, et après m'avoir pardonné le mal que je te fis, tu m'obtiendras du ciel mon pardon. Il n'est pas de lien qui te lie à moi ; s'il en est un, je le brise, je le romps. Tu es libre.,. Je le devine à ton attitude, je le vois : tu me méprises maintenant plus que jamais et tu as raison de me mépriser. Il n'y a, en moi, ni honneur, ni vertu, ni pudeur.

« Et Pépita s'agenouilla à terre, et s'inclina jusqu'à toucher du front le sol. Luis n'avait bougé. Tous deux demeurèrent ainsi quelques minutes, dans un silence douloureux.

« Enfin, d'une voix éteinte, sans relever sa tête clouée à terre, Pépita reprit :

— « Va-t-en, Luis, et par une outrageante pitié, ne reste pas un instant de plus auprès de cette femme misérable. J'aurai du courage pour souffrir ta répulsion, ton oubli, et jusqu'à ton mépris, que je liens pour mérité. Je serai toujours ton esclave, mais loin de toi, très loin de toi, pour ne point rappeler à ta mémoire l'infamie de cette nuit.

c Sur ces mots, les gémissements suffoquèrent la voix de Pépita. Luis ne put se contenir. Il se redressa, vint auprès d'elle, la souleva

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