‹ Les Etapes d'un naturalisteChapitre 11 sur 44 · JUAN VALERA ET SES ROMANS · texte numérisé non relu

JUAN VALERA ET SES ROMANS

dans ses bras, l'étreignit contre son cœur, écarta doucement les boucles blondes, qui tombaient en désordre sur son front, et le couvrit de baisers passionnés. »

C'est assez pour que l'on devine la fin.

Valera se plaît à disse'miner ainsi, dans ses romans, quelques scènes toujours peu nombreuses, où il e'meut, soulève, passionne : c'est la moelle de ses œuvres, mais ici, dans Pépita^ il en profite pour arracher à ses deux héros le mot qui re'sume la situation :

(c — Je ne suis pas chre'tienne, dit la petite « veuve, je suis idolâtre et mate'rialiste. — Ja- « mais il n'y eut, en moi, de vertu solide, reprend « le se'minariste ; alors nous n'eussions' pe'ché, « ni l'un ni l'autre. Maigre' ton esprit, maigre' « ton amour pour moi, je ne fusse point tombe', (c si j'avais e'té vraiment vertueux, si j'avais eu « une vocation re'elle. » — Luis n'a rien, en effet, de ce qui constitue le prêtre : sans doute, la foi a semé en lui le germe des qualités qui en feront un excellent mari, le modèle des pères de famille, mais l'esprit d'abnégation, l'esprit de sacrifice, l'esprit de mortification, où sont-ils ? Le père de Periquito, comme Pépita, comme la Maria des Ilusiones^ n'est qu'un païen innocent^ suivant la jolie expression d'Hippolytc Babou, un païen innocent comme nous tous, Méridionaux de France ou d'Espagne.

Chez Valera, nous avons trouvé ce que nous ne rencontrerons nulle part ailleurs, la loi mêlée

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au scepticisme : à la surface, le rire railleur, moqueur, frondeur, burlon^ un peu voltairien, que pourtant le rictus n'enlaidit point de sa grimace : au fond l'esprit catholique dans toute sa largeur, prenant les hommes tels qu'ils sont, et les montrant tels que Dieu les a faits, bons et mauvais à la fois, avec leurs contradictions de tous les instants, leurs aspirations à l'ide'al et au spirituel et leurs chutes vers le mate'riel, par la passion, disons le mot, par la convoitise de la volupté'.

A ce titre, Pépita n'est point la page complète dans l'œuvre de Valera. La situation est telle dans ce roman que tout s'arrange. Luis étant un honnête homme, Pépita n'est châtie'e d'avoir, comme on dit, danse' avant les violons, que par certains réveils de la vocation manquée de son époux.

Dans le Com77iandeur Mendo'{a^ dont nous ne disons qu'un mot pour ne point céder aux aveuglements du traducteur, — dans le Commandeur Me7ido\a, le cas est différent. Là, c'est l'enfant adultérin qui semble devoir payer la faute des auteurs de ses jours. Pour décharger sa tête de ce fardeau, le Commandeur, homme du dix-huitième siècle. Doua Blanca, l'épouse coupable, la grande passionnée, âpre et fière dans sa chute, qui sait pleurer et mourir si elle n'a pas su vivre, éprouvent les tortures morales les plus affreuses et expient, l'un par des années de tourment, l'autre par des mois d'angoisses, le souvenir qui les ronge.

Et quand nous lisons la mort de la femme adultère, le pardon que, sur les conseils du père Jacinto — une heureuse création de Juan Valera, — elle charge Glarita de porter à son vrai

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père et qui est comme une recommandation suprême, la dernière palpitation de l'amour criminel transforme' en charité chre'tienne par l'approche de Dieu, il n'y a pas de doute pour nous : le romancier est, malgré lui, malgré tous, catholique. Rien n'a pu éteindre, en son âme, la foi, dont elle est imprégnée, et dont au besoin les Mystiques, sa lecture habituelle, lui rendraient aussitôt la notion. Cela vaut mieux vraiment que toute la sal d'Andalousie, que tout cet esprit qui est un rire, parfois mouillé comme dans l'esquisse rapide des amours de la pauvre tata Victoria, comme dans les deux volumes des Illusions de don Faustino^ parfois mordant comme dans certaines pages de Dona Lii:{ !

L'on parle souvent de la Casuistique ; on l'attaque presque toujours : rarement on défend, en elle, l'héritière de dix-neuf siècles d'expérience chrétienne des difficultés de la vie. Juan Valera a voulu montrer comment la foi du moine et le scepticisme du philosophe peuvent s'accorder en ces délicates circonstances, s'unir dans un commun jugement et dans un commun plan de conduite.

Avant lui, un autre romancier distingué de Madrid, Pedro Antonio de Alarcon, catholique celui-ci, au vrai sens du terme, touchait à une situation de ce genre dans son Escandalo. Il y a là, même après les Provinciales — Pascal est loin d'y être aussi fin et aussi juste que dans les Pensées^ — une série d'études curieuses à faire sur une science démodée hors du confessionnal, mais qui n'en garde pas moins, rétrospectivement pour l'incrédule, actuellement pour le croyant, un réel- intérêt. Les Espagnols, dont l'esprit subtil forma lentement ce trésor de

science psychologique, portent aujourd'hui leur curiosité' de ce côte' ; aussi avons-nous cru qu'il e'tait à propos de donner un e'chantillon de cette litte'rature spirituelle, renaissant en pleine lumière, non plus sous la lourdeur des traités de Sanchez ou d'Escobar, mais sous la plume alerte et châtie'e du premier romancier de la Pe'ninsule.

Paris, icr mai 1880.

(i) Ces lignes servaient de préface aune traduction du Commandeur Mendoza.

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