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UN POÈTE CATALAN AU XVII« SIÈCLE

LE

RECTEUR DE VALLFOGONA

DES études sur les prosateurs catalans, occasionnées par un travail d'un genre tout différent, nous amenèrent, il y a quelques années, à lire rapidement un intéressant roman de M.Feliu y Codina, intitulé Le Recteur deVallfogona (i). Bien que peu versé dans la connaissance de la vieille littérature catalane, nous n'ignorions pas queViccns Garcia, recteur de Vallfogona, contemporain de Philippe IV et de Quevedo, était un des derniers poètes de sa patrie avant l'engourdissement de sa langue, tel qu'en 1640, le moine Fray Diego Gistellcr se crut dans

(i) Joseph Feliu y Codina, Lo Rcctor de Vallfogona»

la nécessité d'écrire un Mémoii^e en défense de la langue catalane pow^ qu'on remploie à la prédication en Catalogne. Là s'arrêtaient les renseignements assez confus que nous laissaient nos lectures d'antan.

Il y avait dans la figure du héros de roman, un je ne sais quoi d'original et d'attrayant, qui nous fit prendre, dès cette heure, la résolution d'esquisser, quelque jour, les traits de la physionomie historique que nous retrouvions, sans peine, derrière le voile de la fiction. Ticknor par nous consulté, Cambouliu, dont nous invoquâmes l'autorité (i), n'apportèrent aucun éclaircissement bien satisfaisant à nos recherches, lorsque, sur le début de 1880, un de nos amis, le savant professeur barcelonais, M. Joaquin Rubio y Ors, nous communiqua une étude, couronnée au Concours de V Académie de la jeujiesse catholique de Tortosa, et qui fait le plus grand honneur aux instigateurs de cette joute littéraire. A côté de M. Joaquin Rubio y Ors, mais avec un mérite fort inégal, s'était distingué, plutôt comme styliste que comme chercheur et comme critique, un écrivain madrilène digne d'estime, M. Enrique del Castillo. En outre, un savant mémoire lu à l'Académie des sciences et lettres de Montpellier, par le Premier Président Aragon, est venu, au dernier moment, compléter les sources de notre article, jusque-là rédigé d'après des documents étrangers.

(i) Nous avions également sous les yeux : Pelay Briz, Lollibre dels poeias, Barcelona, 1868. — Rubio y Ors. Rese^ia del Renacimîenio — B\laguer, De la literatura catala^m, disciirso, Barcelone,

Ces travaux combinés (i) nous apportaient des éle'ments biographiques, absolument ine'dits, et totalement contraires à la tradition populaire, qui, sur ce point comme sur bien d'autres, malheureusement pour les fureteurs, est plus pittoresque que la ve'rite'. Mais si la biographie de Vicens Garcia perd ainsi beaucoup au point de vue dramatique, la se'vérité même à laquelle elle se trouve réduite, lui assure une bonne part d'attention chez les esprits se'rieux. Cette étude aura pour but de vulgariser les résultats obtenus par les investigations del'érudit barcelonais, en même temps que de faire ressortir l'influence des écoles castillanes chez ce dernier poète de la Catalogne, influence prépondérante qui précédait et présageait l'extinction momentanée d'une littérature, sœur de celle de Bertrand de Born et du Moine des Iles d'Or.

Ce fut le jour de l'Epiphanie, — 6 janvier 1 582, — que vint au monde le plus réputé des écrivains catalans du xvii® siècle. Tortosa, sa patrie, située à quelques kilomètres au sud-est de Tarragone, sur la rive gauche de l'Ebre, tour à tour romaine, gothe, mauresque et catalane, était déjà célèbre autrement que par ses prodigieuses pêcheries : là étaient nés Francisco de

(i) Ceriamen de la Acadétnia de la juveniud catolica de Tortosa. Tortosa, 1879. — Un poète catalan : Vicens Garcia, par le premier président Aragon. — Nous saisissons cette occasion de témoigner nos remerciements à MM. Rubio et Aragon.

Aldana^ à la fois soldat et poète, — la tradition veut que ce soit à lui que François P'' à Pavie se soit rendu — et Torre que Lope de Vega ce'lèbre dans Le Laurier d'Apollofi^ comme Cervantes, Aldana dans le Voyage au Parnasse. Loin d'être d'une famille d'épée ou de robe, Garcia e'tait fils d'un pêcheur et filleul d'un laboureur. Le brave maître José' et sa femme Barbara Torres ne semblaient devoir lui enseigner qu'à raccommoder les filets et à re'parer les mailles rompues : ne'anmoins il est certain qu'il reçut une e'ducation universitaire, grâce, peutêtre, aux secours que les e'tudiants pauvres, les Sopistas., trouvaient alors dans les couvents et les églises. On sait ce que les pre'tendus libe'raux qui re'volutionnèrent l'Espagne au début de ce siècle, firent pour remplacer l'assistance des couvents spolie's et des e'glises brûle'es. Ces e'tudes durent se composer surtout de langue et de littérature latines, de recherches théologiques et de droit canon. La première apparition de Vicens Garcia dans les actes authentiques a lieu en l'année

Le curé de Vallfogona était mort au début du mois de décembre, et pour l'obtention de cette prébende, Mgr Francisco Robuster, évêque de Vich, ouvrit un concours. Quatre candidats se présentèrent : le plus heureux dans ses thèses et dans ses discussions fut Vicens Garcia : la cure lui fut donc conférée. Il gagna cette Jieu^ lieuse solitude., ce port sw\ cette forteresse inexpugnable contre les persécutions, qu'il devait chanter plus tard.

Dès la fin de février, il était à l'œuvre et signait les actes sur les registres paroissiaux. Il ne se considérait point cependant comme trop

étroitement astreint à la re'sidence, et cette chère solitude ne lui était si douce qu'à la condition de s'en éloigner parfois. C'était pour aller à Gérone concourir aux fêtes de la béatification d'Ignace de Loyola, ou pour prononcer le panégyrique de deux "doyens de l'Université de Lérida. Ces absences exercèrent la malice des recteurs de paroisse, ses voisins, et l'un d'eux, celui de Vallbona, lui adressa un romance satirique où il le blâmait d'un ton mi-sérieux, mi-badin.

<\ Vallfogona et son district , telles devraient être vos promenades et non pas ces rues de Barcelone où l'on vous voit faire tant de tours.

« L'on dit que les brefs et le droit à tous permettent deux mois d'absence ; si l'on comptait par journées, vous en prenez bien quatre. >■>

Vallfogona y son districte

Es vostre passeitg, y no

Los carrers de Barcelona

Per los quais donau tants torns (i) !

Le recteur n'était probablement pas bien coupable puisque son archevêque semble autoriser ces irrégularités en le chargeant d'accompagner

(i) Malgré son abaissement, le catalan n'a jamais été un dialecte: c'est une véritable langue. N'ayant pas cessé d'être parlé et d'être écrit, au moins pour l'usage familier, il avait conservé toutes les bases d'une langue en même temps qu'il s'était agrémenté de toutes les nuances d'un patois. Les mots ne se terminent point par des syllabes pleines et sonores comme en castillan ; ce sont des mots tronqués après la partie essentielle ; la désinence est tombée, le radical a seul subsisté. Les sons en deviennent plus riches, plus abondants, diversifiés par des élisions nombreuses ; un grand nombre d'onomatopées colorent et fortifient la phrase, 1 inversion y suit des règles tout à fait différentes de celles du latin; ce seraient bien plutôt celles des langues d'origine germanique. Tous ces caractères contribuent à faire du catalan un des idiomes les plus faciles à rythmer et lui donnent même des avantages sur ce point sur les autres langues néo-latines.

le vice-roi, marquis d'Almazan, à la fête de Santa Tecla, à Salou. Peut-être fut-il ensuite charge' de classer les archives de l'e'vêche' de Tarragone? mais le fait n'est pas absolument certain.

Avec quelle joie, après ses voyages, il regagne le modeste toit de son presbytère ! Là, loin du tumulte de la ville et des intrigues des courtisans du vice-roi, il reprend sa vie de campagnard et la de'crit dans un romance plein d'une saveur toute re'gionale et vraie. C'est de la poe'sie ve'cue dans le sens litte'ral du mot :

« Quand l'aurore illumine le ciel de sa blancheur et de sa pourpre et que le soleil pur du matin chasse les ténèbres, les rayons pénètrent par les portes. De leur resplendissante chaleur, ils m'éclairent pour que je m'habille, Lassant là les draps échauffés.

« L'hirondelle éveillée me chante sans se lasser le crime de Térée ; la bavarde alouette célèbre le jour qui naît, le cochevis huppé le fête de ses chants et de son vol. La perdrix cacabbe et la tourterelle veuve pleure ses amours passés. Le moineau brun et le jaune verdier gazouillent et le triguero disparaît comme l'éclair.

« Aux sons de cette musique, je m'habille et,incontinent,je vois les fleurs argentées des pleurs de l'aube, je vois l'abeille quibutine, de corolle en corolle, pourme donner miel, cire et doux rayons. Je prends exemple sur la fourmi et, louant sa prudence, je songe à garnir mes greniers sur ses bons avis.

Puis, je chasse parfois les oiselets à l'appeau, les perdrix au chien d'arrêt et avec les perdrix le perdreau, avec des filets et une escopette ces tourdres gras et fous qui chantant dans les vignes me montrent où ils sont. Par les bruyères et les garrigues, je poursuis le chevreuil sauteur, le lièvre aussi timide que rapide sur son lit de gazon.

« Quand je suis lassé, au gros de la chaleur, je m'assieds sous un arbre qui me sert de parasol. Et le soir je m'en vais, sur la rivière poissonneuse, pêcher au filet ou au plomb, à la ligne ou à la nasse. Je pêche des barbots argentés, l'un petit, l'autre plus gros, la truite colorée, pleine d'œufs, la lamproie sans arêtes et sans os, les anguilles qui s'échappent comme les occasions.

LE RECTEUR DE VALLFOGONA. 6q

« Puis je reviens à la maison où je soupe sans bruit, l'été au frais, l'hiver près du feu. Quand il me plaît, je me couche, et aux chants des grillons, le rossignol amoureux fait contre-partie. La nuit s'écoule sans rumeur et le silence me conserve un sommeil réparateur. O douce vie, oh ! combien je suis heureux 1 je prie Dieu que mon malheur, jamais, ne m'éloigne de ces lieux. »

Voila la vie d'un prêtre de campagne peinte avec un naturel parfait, poe'tiquement sans doute mais très exactement ; je ne crois pas que nos e'crivains du temps aient connu cette rusticité', et, comme le bon recteur, aient su appre'cier la bonhomie de la vie campagnarde. Ce n'est pas sans doute ce que l'on est convenu d'appeler le sentiment de la nature^ mais c'est à de'faut du sentimentalisme, invente' par Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, un re'el bouquet de senteurs champêtres, huele à tomillo^ c'est le parfum du thym, suivant le proverbe andalous, — quelque chose d'e'quivalent à ce qu'on trouve dans certains de nos chants populaires.

« Pour rompre l'agre'able monotonie, la douce tranquillité' de ces anne'es, durant lesquelles, ce fut presque toujours sa main qui répandit l'eau de la re'ge'ne'ration sur le front des nouveau-nés, et l'eau bénite sur les restes des défunts, vinrent, en 1617, les fêtes pour la bénédiction de la chapelle de Santa-Barbara (sainte Barbe), patronne tutélaire de Vallfogona, en grande partie bâtie à ses frais. Il est facile de deviner combien, en cette occasion, les journées s'écoulèrent doucement pour le Recteur, tantôt à veiller sur les travaux de construction, tantôt à indiquer les sujets et la manière de les représenter à l'auteur des sculptures, qui devaient couvrir les parois

yo LES ETAPES D UN NATURALISTE.

latérales de la chapelle et servir d'ornement au retable, tantôt à composer la come'die de cette sainte martyre que l'on devait représenter l'un des jours des re'jouissances, qui solenniseraient cet auto religieux, tantôt enfin à ordonner, sans doute aidé de sa vieille mère, les préparatifs nécessaires pour fêter les hôtes invités par lui. Nous n'avons conservé aucun témoignage du concours des habitants des villages lointains qui s'y rendirent attirés, les uns par leur dévotion à la sainte, les autres par le désir d'assister à une représentation théâtrale. Nous ne savons rien des cérémonies religieuses célébrées tant au dehors qu'au dedans du temple' rustique, sauf la messe dite par l'abbé de Santas Creus, le R. P. José de Barbera, intime ami de notre poète, — rien du bruit des cloches, des clameurs du peuple, des harmonies de diil:^ainas et de gaitas pastorales. Le curé, dévot de l'héroïque martyre, patronne de son église et de celle qui lui avait donné l'être, ne voulut point que le temps effaçât tout souvenir d'un si heureux événement ; il nous laissa en commémoration la fameuse comédie, qui figure encore aujourd'hui, bien que mutilée, dans ses œuvres imprimées, et l'inscription placée à gauche de l'entrée de l'église, oii tous ceux qui visitent aujourd'hui le village, peuvent la déchiffrer (i). »

Ce fut là le seul événement un peu marquant de cette période de la vie de Vicens Garcia. Jusqu'à son voyage à Madrid, que M. Rubio place en avril 1622, d'après le témoignage du poète et les données approximatives fournies par les registres de sa paroisse, il vécut dans l'obs-

(1) Rubio, pages 28 et 29.

curité de son village. Les causes de ce voyage nous sont inconnues. La tradition nous rapporte seulemeat, que le docteur Garcia, — il avait soutenu ses thèses à une date qui n'est pas antérieure à 1621, — conserva l'incognito, pendant une partie de son sc'jour à la cour, que son renom y était tel qu'il se lia avec tous les poètes du temps.

Un jour qu'il se promenait dans la campagne de Madrid, disent ses premiers biographes, les trois Recteurs, il aperçut un prêtre de haute stature, au visage ouvert, qui considérait attentivement un enfant, endormi sur une pierre au bord de la route ; sans doute quelqu'un de ces Manchegos ou de ces Andalous qui venaient prendre du service à la cour et gravir lentement les marches de l'échelle sociale, de page à écuyer. Gomm2 Garcia s'approchait d'un pas grave, l'inconnu s'écria : « Ou cet enfant est de bronze ou la pierre est de laine !— Quel bronze, répondit le recteur en souriant, n'avoir pas onze ans, et quelle laine ne jamais songer au lendemain ! » Etonné de cette réponse sentencieuse, et spirituelle selon le goût du temps, Lope de Vega, car c'était bien là le phénix des esprits^ la merveille des génies, considéra longuement cet étranger, puis l'étreignant dans ses bras, lui dit : « Tu es Garcia, tu ne peux le dissimuler. » Ainsi liés par le hasard, Lope de Vega et Garcia devinrent deux amis intimes, au dire de la tradition, que ne confirme malheureusement aucune preuve littéraire, pas même une mention dans ce Laurier d'Apollon^où Lope donne un souvenir à tous ses amis. Il est vrai qu'en i()3o, date de la publication,, Garcia était mort et bien oublié. Ici se place une série de faits qui ne nous sont connus que par le

récit des trois Recteurs. Vicens Garcia, disent-ils, comme il revenait, charge' d'honneurs, dans sa cure, fut empoisonne' avec son domestique. Des remèdes énergiques l'auraient en tout cas sauvé, car ses œuvres dernières, dictées peu d'heures avant son dernier soupir, ne contiennent aucune allusion à une tentative criminelle de ce genre. Cependant, nous ne croyons pas devoir écarter entièrement cette tradition ; il convient d'imiter la réserve de MM. Rubio y Ors et Aragon, puisque le poète rend quelque part grâce à Dieu de ne l'avoir point fait périr subitement ou de mort violente.

De retour à Vallfogona, le recteur reprit sa tâche de curé, jusqu'à ce que, vers le i5 juin 1623, sa santé altérée le contraignît à remettre le soin spirituel de son église au prêtre Pau Marti, et à s'aliter, La maladie fut longue ; enfin, aux derniers jours d'août, il sentit que sa mort approchait, et dicta son testament à son suppléant qui fit, pour ce, fonction de notaire. Il lui dicta également un j'omance fort curieux, et, après avoir reçu les sacrements, s'éteignit dans les bras de sa vieille mère, le 2 septembre, à l'âge de quarante et un ans huit mois. L'extrait mortuaire nous apprend, qu'en exécution du vœu qu'il exprimait, on l'enterra dans le cimetière sacerdotal de l'église de Vallfogona.

C'avait été, nous disent ses biographes, un homme de médiocre stature, blanc de peau, le front large, les yeux noirs et vifs, la bouche grande, mais point laide, les lèvres un peu épaisses, la barbe et les favoris bouclés et longs. Sa physionomie était douce, d'après un autre document, son caractère mi-joyeux et mi-grave, il était modeste et simple dans ses goûts ; enfin ne crai-

gnant pas la plaisanterie un peu chaude, comme tous les Me'ridionaux, tenant ainsi sa place entre Rabelais — dangereux modèle s'il l'eût trop imité — et notre bon doyen de Celleneuve, le cure' Favre, trop peu connu dans le Nord, et imparfaitement appre'cie' par ses compatriotes, qui ne savent de lui que ses œuvres vulgaires et d'un sel douteux. JfVloins érudit, moins pe'dant dans la forme, le digne prêtre languedocien serait un pendant au portrait du recteur de Vallfogona.

« Garcia est le poète du temps où il vivait, et de la secte poe'tique à laquelle il e'tait pour ainsi dire affilie'. Il n'y a presque pas de poésies de lui qui ne portent écrit le numéro du siècle où on les composa. Il y en a fort peu, et celles-là même seulement dans quelques parties — qui nous fassent connaître ce qu'était, ce que pensait ou sentait le poète. Comme bien d'autres esprits de son temps, Garcia se dépouilla des brillantes et nombreuses qualités dont le ciel l'avait gratifié, pour revêtir la livrée quelque peu fripée des imitateurs de Gongora et de Quévedo. Garcia quévedisait presque toujours sans s'en rendre compte ; parfois, comme il le disait luimême, il gongorisait, mais bien rarement il était poète. »

D'après ce jugement, auquel nous nous associons pleinement, on comprend qu'il ne faut pas chercher en Garcia un poète original, un poète personnel, mais seulement un poète de reflet.

encore ce reflet est-il celui d'une de'cadence, car Gongora et Que'vedo, — un hôtel de Rambouillet, tout entier, re'uni dans le premier, et pousse' jusqu'au génie, un Scarron, autrement vigoureux que le nôtre, en même temps qu'un Se'nèque chez le second, — ne pourront jamais passer pour des talents sains. Ce qu'il y a en eux, c'est le fleuve bourbeux, charge' de paillettes d'or et parfois de lingots, mais n'a3^ant nulle ressemblance avec le cours d'eau majestueux et fort, qui chasse les sables et ne roule que des rocs puissants comme lui. Etudions donc le Gongorisme et le Quévedisme, deux formes du mouvement litte'raire qui affligea à cette e'poque toute l'Europe. Simultane'ment, les Euphuistes avec Lily, les Marinistes, avec le fameux chevalier Marino, — dont Philarète Chasles dessina l'amusante silhouette — et chez nous, ces Pre'cieux qui eurent Godeau pour e'vêque. Voiture pour e'pistolier, et Corneille un moment pour complice, sont la manifestation identique d'une même ide'e. Il semble que tout est use', et de même qu'au seizième siècle on a voulu conquérir le Capitole, et parler en français, grec et latin, de même, à tous les coins de l'Europe, le lettré veut parler autrement que le vulgaire, et contraint de remplacer le latin démodé par la langue commune, il la veut ennoblir et faire sienne. Au poète, il semble que chanter ce qu'il voit n'est pas peindre la nature assez belle et la vie assez riante, et il imagine un monde baroque qu'il doit peindre en termes non moins étranges. Le résultat de cette conception merveilleuse est le poème de Las Soledades^ si inintelligible, qu'un commentateur, après avoir consacré des volumes à l'interpréter, déclare l'œuvre

si belle, qu'il cesse de la comprendre. En même temps, a lieu l'invasion du grotesque, si me'prise' de Boileau, mais qui, du moins, avait cet avantage d'éviter les grands mots et les phrases creuses. Il vient d'Italie par Merlin Coccaie, par les Macaroniques : il produit en France Scarron, en Espagne Quévedo, mais par influence plutôt que par descendance directe — car Quévedo reste un de ces colosses qui supportent toutes les imperfections sans que leur beauté géniale en soit altérée. Le Gongorisme ne suffit plus, il n'admet la bizarrerie que dans l'expression, et se laisse entendre ; l'art sera de trouver un système où la pensée sera voilée par les mots. Sénèque l'avait créé à Rome, ce genre fatal ; au dix-septième siècle, c'est Ledesma qui le retrouve, et on le nomme le Conceptisme. Ces deux vices composent le Cultisme, c'est-à-dire la langue des gens de goût, langue que flagellaient énergiquement les sincères amis du beau. Un jeune prédicateur, le Père Fray Diego Niseno, né à Alcazaren, en Vieille-Castille, attaque en face le Cultisme, en tête de son recueil de Sermons de Carême.

« Ce n'est point faute d'attention que j'ai dit que ce livre était écrit en romance castillan ; car à cette heure, une langue castillane intruse court les rues, une langue que certains coiniaicros du langage appellent culta. Et ici il faut distinguer et différencier. Aussi je dis que ce livre est dans la langue que je parle, et que je suis fier de parler ; je ne me vante point de connaître ce monstre à tant de tûtes que de mots impropres, confus et étrangers. C'est grande gloire pour le disciple, de se flatter de ce dont son maître se flatta. De quoi se flatta le Christ, notre divin Maître ? De parler clairement. Au milieu de ses tourments et de ses dffronts, il répondit à ses ennemis : Ego palam locuius sinn mundo, et in oculio locutus snm nihil. J'ai parlé au monde, et de manière que tous m'entendent.

Je m'exprime de même, et enlevant une lettre à la parole du Souverain Maître, je dirai : J'écris clairement, je parle clairement, ei in culto locuius sum nihil. Je n'ai jamais parlé culto, je ne veux pas suivre une telle secte, je ne m'accuserai jamais de ce péché. Si je veux que tous me comprennent, comment irai-je manquer à mes intentions en parlant culio ? Car culto ef oculto, c'est tout un. Ceux qui parlent cette langue, je pense qu'ils ne la comprennent point comme certains mauvais écrivains, qui n'arrivent pas à lire ce qu'eux-mêmes ont écrit. Et qui la comprendrait ? Ainsi l'Autre, pour dire qu'une nuit était très obscure, disait qu'elle était très culta, et venant à demander des mouchoirs de différentes couleurs, l'un clair et l'autre foncé, demanda du bleu castillan et du vert culto, c'est-à-dire du bleu clair et du vert sombre. »

A cette plaisante citation, que nous fournit une de nos lectures passe'es, nous en pourrions ajouter d'autres, nous nous bornerons à céder encore une fois la parole à un maître, M. Fernandez Guerra y Orbe, qui mieux qu'un autre, et avec une concision admirable, fait le procès du cultisme et lui signifie son arrêt :

« Vaine et te'ne'breuse élocution, déluge de mots étrangers, sans cesse deux douzaines de vocables exotiques, autant de paroles d'origine latine, mêlées dans de puériles inversions, pensées aiguisées à loisir, antithèses monotones et fatigantes, figures affectées et extravagantes, d'autant plus applaudies qu'elles s'écartent davantage de la nature, tel est le secret de ce langage solennel, moitié oracles sybillins, moitié hiéroglyphes d'Egypte. Le chef-d'œuvre de ce jargon était de mettre le substantif à deux lieues de l'adjectif, et le sujet à quatorze lignes du verbe : si bien que la phrase était plus coupée d'adverbes que le pouls n'est intermittent sur la fin d'une maladie mortelle. On publia alors cette lettre, par raillerie, je suppose, car la

folie fut plus grande dans les vraies : — Les vingt que vous me demande\ reaux je tiai pas^ quoique mon désir pour votre Grâce grand de la servir^ les possibles dépasse limites pour la satisfaire. » Toutes les lectures de Don Quichotte, on s'en souvient, e'taient sur ce ton-là : La raison de la déraison qu'à ma raison vous faites affaiblit telletnent ma raison, qu'avec raison je me plains de votî^e beauté.

Nos lecteurs ont dû se demander pourquoi nous cherchons toujours nos exemples en Castille : la raison en est bien simple. La littérature catalane, après Ausias March, est tombée en décadence, ne pouvant se soutenir à ce point culminant. Ausias March, prédécesseur de Boscan, — un Catalan celui-là aussi,— s'était détaché de l'influence troubadouresque, pour se livrer à l'école de Pétrarque, dont il a le souffle langoureux. Mais avec le temps, les règles qu'il ne cessa d'observer, sont tombées dans l'oubli, ces règles, si anciennes et si rigoureuses, dit le Père Rebullosa, et de tout point différentes de la largeur et de la liberté que beaucoup emploient aujourd'hui. En même temps que la poésie, la langue s'est gangrenée d'éléments étrangers : chez Garcia, la Castille domine comme fond et comme forme. Dans cette langue hybride, il était difficile de rester à la hauteur des maîtres passés ; mieux convenait, pensa-t-il, répudier leur héritage et aller à la dérive après les maîtres madrilènes. Boscan, avant lui, croyant la poésie morte dans sa province, s'était fait innovateur castillan. Séraft, le plus marquant peut-être des imitateurs d'Ausias March, avait adopté le système de métrique et les genres des écoles de Castille. Garcia suivit cette pente, soit de lui-

yS LES ÉTAPES d'un NATURALISTE.

même, soit qu'il y fût entraîné par l'exemple de ses contemporains. Il demeure sous le coup d'un reproche plus grave, vu le caractère dont il est revêtu. Pour notre part, nous ne voyons nul inconve'nient à ce qu'un poète prêtre, ce'lèbre, autant qu'il lui plaira, quelques Iris imaginaires. C'est là, à nos 3^eux, une ide'e singulière, car pour la poe'sie amoureuse, plus que pour tout autre, nous sommes de l'avis de Boileau :

Pour bien exprimer ses caprices heureux, C'est peu d'être poète, il faut être amoureux.

Nous cro3^ons difficile la re'elle peinture d'un sentiment que le devoir interdit d'e'prouver, et si, malgré nous, nous le subissons, d'exprimer comme personnel ; nous ne l'interdisons pas en tant que badinage, mais il y a péril plus grave, lorsque, dans l'œuvre d'un homme d'église, et dans l'œuvre d'un homme qui n'est point un apostat, comme Théodore de Bèze, ou un défroqué comme la plupart de nos petits abbés musqués du dix-huitième siècle, l'on trouve des pièces licencieuses et tachées d'une boue païenne. D'autre part, il faut tenir compte de l'époque, moins scrupuleuse que la nôtre sur ce point, et où des hommes graves, de pieux et dignes magistrats, î^/YlI' castissimœ morumque integerimorum^ s'amusaient à commenter, à imiter ou à traduire Catulle, Properce et tous ces délicieux épicuriens chez qui les àraes délicates trouvent tant de venin, parce qu'il y est masqué sous les fleurs. Ce goût que leur vie réprouve, et que leur situation leur défendrait de satisfaire, Garcia l'a subi à certaines époques de sa vie. M. Rubio}'' Ors espère que les vers auxquels nous faisons

allusion, sont tous datés du temps où il portait la houppelande universitaire ; il établit, en outre, que plus d'une pièce de ce genre, qu'on lui attribue, appartient à d'autres poètes moins connus, et que l'esprit mercantile les a seul fait passer pour siennes. Peut-être est-ce d'ailleurs là, qu'il faut chercher la raison du succès des œuvres de Garcia ; durant sa vie et jusqu'en 1702, les lecteurs épuisent successivement quatre ou cinq éditions de ses poésies. Un autre élément de succès fut, ainsi que le remarque fort bien le savant professeur, cette subtilité, cet amour d'une certaine pédanterie scholastique, ce jeu d'inversion, ce goût pour l'hyperbole, l'énigme et le coiicepto^ qui font aujourd'hui tomber de nos mains les œuvres oia nous rencontrons de semblables qualités.

Garcia, en effet, ne manque point d'esprit ; il a raillé dans une pièce que nous traduisons, telle que la cite M. Rubio, c'est-à-dire, fortement écourtée, — le style mièvre de la poésie amoureuse de son époque :

« Ses cheveux sont des cheveux et non point de l'or d'Arabie : s'ils étaient tels, je crois fort que quelqu'un lui aurait volé sa chevelure. Sa bouche n'est pas de corail ni semée de perles, mais remplie de dents à défier les tenailles. Ses mains ne sont pas d'ivoire, d'albâtre, ni d'argent, pots et casseroles n'y gagneraient rien. »

Comme satirique, comme Qiiévedisant^ — qu'on me passe ce néologisme. — il est admirable. Je n'en veux pour preuve que cette letrilla :

« Les choses de ce monde sont vertes et mûres. « Verte est la candide brebis qui, derrière un morceau de pain, va, sans y trop réfléchir, se faire égorger ; mûre, l'infâme vieille

8o LES ÉTAPES d'uN NATURALISTE.

qui, au lieu de l'en avertir, la guide de la main pour qu'elle livre mieux son sang.

«;< Les choses de ce monde sont vertes et mûres.

« Vert est le jouvenceau, qui à l'âge tendre, inexpérimenté encore et enflammé à l'éclair de deux yeux, réduit en cendre son patrimoine : mûre, celle qui fait naître en lui une passion si effrénée, se tirant d'affaire, sans lui donner que de l'espoir.

« Les choses de ce monde sont vertes et mûres.

« Vert est aussi l'étourneau, à peine sorti de son nid, qui, sur toute matière, jase comme un fou ; mûr, celui qui s'en moque, mais qui pour l'encourager, l'admire, le loue et le range entre Sénèque et Solon.

« Les choses de ce monde sont vertes et mûres.

v< Vert est celui qui attend la barbe et est gradué en médecine, qui montre le droit chemin au malade cheminant vers l'autre monde: mûr celui qui exagère le mal et le grossit par trahison, pour faire croître sa réputation comme aussi son butin.

« Les choses de ce monde sont vertes et mûres.

« Vert est celui qui croit que, si la coupe n'est d'or ou d'argent, le breuvage ne désaltère et que lumière sur plâtre n'est pas clarté ; mûr est celui qui sait manger avec appétit où bout le pot-au-feu, et qui sait boire dans un sabot, si la soif le commande.

« Les choses de ce monde sont vertes et mûres.

« Vert enfin qui compte sur la verdeur de cette vie, alors que le printemps est si près de l'hiver ; mûr est celui qui pleure ses péchés avec une contrition vraie et se souvient que, quelque jour, il dira : Kyrie, eleyson!

<\ Les choses de ce monde sont vertes et mûres. »

C'est encore à QueVedo (i) qu'il emprunte le style du sonnet dont je cueille au dernier moment la traduction chez M. Aragon, sonnet qui satisferait pleinement, il me semble, les habiles coryphe'es de la poe'sie naturaliste, MM. Jean

(i) M. Aragon (page i8) ne reconnaît point ici l'influence de Quévedo. C'est à tort, croyons-nous. Ce grand génie est multiple; le réaliste coudoie en lui le picaresque. Voyez notamment les pièces 399, 401, 455, et 802 de l'édition Rivadeneyra, t. III.

LE RECTEUR DE VALLFOGONA. 8l

Richepin, Guy de Maupassant et Maurice Rollinat :

Au diable soit la femme aux appas vermoulus ! Ruche aux rayons sans miel, face de jalousie,

Fromage criblé d'yeux . ta physionomie

D'une herse a les trous et les piquants bien plus !

De quelque fosse, il faut que l'on t'ait exhumée, Les morts à leurs côtés ne pouvant te souffrir. Lorsque tes traits flétris cornmençaient à pourrir. Pâture, par les vers à demi consumée.

Mais si ton corps échappe à leur voracité Pour laisser aux vautours un repas détesté, (Car le sort, envers toi, redouble de furie !)

Que le ciel te conserve avec ton noir museau ! Adieu ! je sens pousser des ailes de corbeau Depuis que j'ai tâté d'une chair de voirie !

Voilà les diffe'rents côtés de cette physionomie que devra mettre en pleine lumière la nouvelle édition de ses oeuvres, que M. Rubio réclame de la municipalité de Tortosa, et que nul mieux que lui, — le'passé en est un sûr garant, — n'est capable de mener à bonne fin.

Jadis, M. Rivadeneyra avait formé le plan de joindre quelques volumes catalans à sa grande bibliothèque des classiques castillans. Il nous semble impossible que les éditeurs barcelonais, entre lesquels on compte des hommes aussi intelligents et lettrés que M. Alvar Verdaguer, ne reprennent pas ce projet, dont tous les catalanisants appellent de leurs vœux la réalisation, et qu'ils appuieraient volontiers de leur concours.

Juillet 1880.

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