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EN ESPAGNE

UN fait inusité vient de se produire en Espagne. A la mort d'Hartzenbusch, le do3^en des poètes romantiques, l'Acade'mie de La Len^ gua a choisi pour lui succéder un jeune homme de vingt-trois ans, encore mineur aux termes de la loi. Et ce n'est point qu'il manque à Madrid des poètes, des romanciers, des grands seigneurs lettrés, dignes d'occuper un siège académique à côté de Nufiez de Arce, de Pedro Antonio de Alarcon et du marquis de Molins : leur race n'est pointa la veille de périr par stérilité, au delà des Pyrénées. D'ailleurs, l'élection a eu lieu à l'unanimité des voix moins une, — celle de M. Castelar, murmurent quelques-uns, — et pour amener semblable entente, en dépit des divergences politiques et religieuses, il faut bien que le mérite soit rare. Docteur, professeur

depuis plusieurs années à l'Université' centrale de Madrid, M. Marceline Menendez Pelayo est un e'rudit et un poète, qui nous rappelle aussi bien Ozanam, dont il a la foi éclairée, que Chénier à qui il a ravi cette fleur de science et de goût, cet atticisme délicat qui s'est évaporé dans nos mêlées romantiques et réalistes.

Né à Santander, élevé à Barcelone, dans cette Université où professent Manuel Mila y Fontanals — un critique dont le renom est européen parmi les romanisants, — Rubio y Ors, le digne président de l'Académie des Belles-Lettres et le Maître en Gai-Savoir, — condisciple de Jacinto Verdaguer, l'admirable poète de V Atlantide et ô.Q.sldilis j cants mistichs « dont n'importe lequel des poètes du siècle d'or n'eût point dédaigné de signer quelques-unes des pièces, » condisciple d'Antonio Rubio y Lluch qui, héritier du savoir paternel, est un helléniste de premier ordre (i), Marcelino Menendez Pelayo ne dédaigne point l'étude de la littérature contemporaine. Je lisais et citais dernièrement dans une étude sur Philippe II quelques pages qu'il consacrait à l'appréciation d'un livre nouveau ; hier encore, je parcourais son étude sur le dernier roman de José Maria de Pereda, une vaillante plume de la Montana et un bon chrétien. Tout cela ne fait point tort à ses traductions des poètes anciens, car suivant l'expression de Juan Valera, // a le sentiment profond du beau^ la capacité instinctive de le distinguer^ de le rendre sien^ et l'amour qu'il inspire^ — à ses

(i) M. Rubio y Lluch a donné dans le Diario de Barcelova d'excellentes pages sur Menendez Pelayo. On trouvera dans notre volume L'Atlantide (Cerf éditeur), des détails sur tous ces écrivains barcelonais.

travaux d'érudition comme VHorace eji Espagne que ce même critique appelle ime excellente histoire critique de Jiotre poésie l/riqiie, à ses investigations de chercheur philosophe comme VHistoria de los Heterodoxos espafioles^ plus remarquable encore que l'ouvrage analogue de Ce'sar Cantu sur les He'rëtiques italiens.

Ce portrait fait comprendre quel e'tait l'intérêt de la séance du 8 mars ; et pourtant je n'ai pas tout dit. Celui qui devait répondre à Menendez Pelayo, l'ardent catholique, c'était Juan Valera, le critique mi-sceptique, mi-croyant, un ami et un des champions de sa candidature, mais en même temps un allié indépendant, dont les idées étaient aussi éloignées de celles du nouvel académicien qu'il est possible entre gens de bonne éducation et de sens droit. Or, le sujet choisi, — car en Espagne, on expédie vite l'éloge du défunt, et tous les discours de réception ont le cadre de celui de Buffon, — le sujet choisi par Menendez, c'était la Poésie mystique espagnole. On ne s'étonnera donc point que la réunion fût brillante, et qu'on trouvât, jusque dans l'escalier et sur la porte de la rue, une foule désireuse de voir cet académicien de vingt- trois ans.

Poésie mystique, pour Menendez Pelayo, n'est pas synonyme de poésie chrétienne. « Ben- Gabirol est un poète chrétien. Prudence est le. roi des poètes chrétiens ; il n'y a pas trace chez lui de mysticisme. C'est qu'en effet, pour atteindre l'inspiration mystique, il ne suffit d'être ni chrétien, ni pieux, ni grand théologien, ni

saint ; ce qu'il faut, c'est un e'tat psychologique particulier, une effervescence de la volonté' et de la pense'e, une contemplation ardente et profonde des choses divines, et une me'taphysique ou philosophie première, qui suit un chemin difîe'rent, mais nullement contraire de celui qu'adopte la the'ologie dogmatique.

« Le mystique, s'il est orthodoxe, accepte cette théologie, la donne comme bonne à toutes ses spe'culations, mais va plus en avant : il aspire à la. possession de Dieu par union d'amour^ et procède comme si Dieu et l'àme étaient seuls au monde. Tel est le mysticisme^ comme état de l'âme. Sa puissance et sa fécondité sont si grandes qu'il naît de lui une théologie mystique et une ontologie mystique, dans lesquelles l'esprit, illuminé par les flammes de l'amour, aperçoit des perfections et des attributs de l'Etre que n'embrasse point le pur raisonnement ; une psychologie mystique qui creuse et atteint jusqu'aux dernières racines de l'amour-propre et des affections humaines ; une philosophie' mystique qui n'est que la traduction sous forme artistique de toutes ces philosophies, animées par le sentiment personnel et vivant du poète qui chante ses amours spirituelles.

« Cette poésie n'est parfaite et pure que dans le christianisme ; mais on la trouve, plus ou moins altérée, dans toute croyance qui affirme et reconnaît la personnalité humaine et la personnalité divine, même dans ces religions où le divin absorbe l'humain, où cette absorption n'est point totale, mais seulement une évolution de l'essence infinie en réalité féconde et inépuisable. Aussi, ni le déisme vague, ni le polythéisme fragmentaire et anthropomorphique ne

peuvent-ils avoir de poésie mystique. Les Grecs ne la connurent donc jamais, même par reflet. Oîi les hommes sont plus puissants que les dieux, qui peut aspirer à l'union extatique ? Qui peut s'abîmer dans les douceurs de la contemplation ? L'excellence de l'Art grec consista à voir partout la forme, c'est-à-dire la limite, et l'excellence de la poésie mystique consiste à nous donner une vague saveur de l'Infini, même quand elle l'enveloppe de formes et d'allégories terrestres. »

Après avoir ainsi défini la poésie mystique, l'éloquent orateur affirme que cette poésie ne naît, en aucune littérature, d'un mouvement spontané, partout c'est le fruit d'une longue élaboration intellectuelle : en un mot, la poésie mystique est le fruit de la scholastique. Je note, au passage, une fort belle page sur Prudence, qui ne remplit nullement les conditions requises pour être rangé au nombre des poètes mystiques. La poésie ecclésiastique, quel qu'en soit le mérite et la valeur, œuvre multiple, où le poète parle, non en son nom personnel, mais au nom de la foule, n'a pas davantage le caractère mystique. M. Menendez Pelayo ne rencontre ce caractère, en Espagne, que dans un hymne hérétique que chantaient les Priscilianistes de la Gallice, secte gnostique contemporaine de saint Augustin.

Les Juifs, — Juda-Lévi qui, au dire d'Henri Heine, eut une âme plus profonde que les abîmes de la ?7îe?\ Avicebron (Salomon-ben-Gabirol), sous l'influence de la philosophie de l'école d'Alexandrie, qui avait de même agi sur Synésius, l'évêque de Ptolémaïs, — laissent des morceaux superbes, sur lesquels l'orateur passe trop vite à notre gré, pour en arriver plus vite

à démontrer l'influence de l'cle'ment oriental (juif ou arabe) à déterminer la naissance de la littérature mystique chrétienne en Espagne. Pour lui, les Arabes furent le canal qui transporta dans l'Europe occidentale la science grecque, reçue par eux en dépôt des interprètes persans ou syriens. La scholastique ne leur doit rien, ni au point de vue philosophique, ni au point de vue de l'influence mystique. Leur intervention eût été inutile. La lecture familière des scholastiques n'cst-elle pas les traités de saint Augustin, le Z)e;;rr5//ca Theologiâ et le De diviiiis nominibus, traduits et commentés par Scott Erigène ? « Et quand vint le xni* siècle, l'âge d'or de la civilisation chrétienne, tandis que la philosophie dogmatique et la philosophie aristotélique, purifiée du néo-platonisme et de l'avehrroisme ligués, se formulait méthodiquement dans la Summa Theologica et la Summa contra gentes, l'inspiration mystique, déjà adulte et capable de former un art, étincelait et resplendissait dans les tercets du Paradiso... et parcourait le monde portée par les mendiants Franciscains. »

On se rappelle les belles études d'Ozanam sur les poètes Franciscains d'Italie. Menendez Pelayo prépare, je crois, l'histoire de l'Ecole espagnole : c'est un des grands travaux qui doivent succéder à son Histoire des Hétérodoxes espagnols aujourd'hui terminée. Il vadroitauplus illustre de ces moines, Ramon Lull (Raymond Lulle) « homme en qui se fit chair et sang l'esprit aventureux, théosophique et visionnaire du XIV* siècle, joint au travail encyclopédique du

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