‹ Les Etapes d'un naturalisteChapitre 14 sur 44 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

« Sa véritable mystique — nous la trouvons

dans une œuvre écrite en prose bien que poe'tique dans la substance — le Cantique de l'Aimant et de l'Aimé^ qui fait partie du livre V de l'étrange roman utopique intitulé Blanquerna^où le Docteur illuminé expose son idéal de perfection chrétienne dans les états de mariage, de religion, de prélature, de pontificat et de vie cénobitique ; œuvre séduisante par son naturel et fidèle miroir de la société catalane du temps. Le Cantique tsi en forme de dialogue, entremêlé d'exemples et de paraboles, aussi nombreux que les jours de l'année et dont la réunion forme un véritable Art de Contemplation. Ramon montre que les sentiers par lesquels V Aimant cherche son Aimé sont longs et périlleux., pleins de difficiûtés., de soupirs et de larmes, mais illumifiés d'amour. Ces exils lui semblent éternels, ces prisons dures : Quand donc arrivera l'heure oit Veau qui descend, inendra à remon'er? Entre la crainte et l'espérance, l'homme fait sa demeure du désir, il vit parla pensée et meurt par l'oubli : pour lui, c'est bonheur que la tribulation soufferte par amour. L'intelligence arrive avant la volonté en la présence de l'Aimé, bien que toutes deux luttent de vitesse. Mais l'amour dans le cœur aimant est plus rapide que l'éclair ou le tonnerre, plus rapide que le vent qui submerge les nefs en mer. Le soupir est aussi près de l'Aimé que la blancheur de la neige. Les oiseaux du verger, chantant à l'aurore, donnent au solitaire l'intelligence d'amour, et quand les oiseaux cessent leurs chants, l'Aimé s'évanouit d'amours, et cette défaillance est un délice plus grand, une douceur ineffable. Par les montagnes et les forêts, il cherche son amour ; à ceux qui vont par les chemins, il s'informe de lui, creuse

dans les entrailles delà terre pour letrouver, puisque à la surface, il n'y a pas ombre de dévotion. Gomme un mélange de vin et d'eau, se mêlent leurs amours, plus inséparables que la clarté et la resplendeur, que l'essence et l'être. La semence de cet amour est dans toutes les âmes : malheureux celui qui brise le vase précieux et en répand l'arôme ! L'Aimant court i^ar les rues de la ville -, on lui demande s'il devient fou, et lui répond qu'il a mis dans les mains du Seigneur sa volonté et son intelligence, ne se réservant que la mémoire pour se souvenir de lui. Le vent qui ébranle les feuilles lui apporte une odeur d'obéissance ; il voit les traces de l'Aimé imprimées dans les créatures ; tout s'anime, tout parle, tout répond à l'interrogation de l'amour : amour, comme le définit le poète, clair, limpide el subtil, simple et fort, beau et splendide,riche en pensers nouveaux et en antiques souvenirs ; ou comme il le dit autre part en termes non moins brillants : ferveur d'audace et de crainte. Vene:^ à 7non cœur, poursuit-il, z'0W5 autres qui aime:{ et qui poulei du feu, et allume:{-f vos lampes ; vene^ prendre de l'eau à la Jontaine de mes yeux, parce que je naquis dans l'amour, que l'amour m'éleva, que je viens de Vamour, et que f habite dans l'amour. Nul n'a défini aussi profondément la nature de cet amour mystique que Ramon Lull, quand il dit que c'est un intermédiaire entre la croyance et l'intelligence, entre la foi et la science... ÈvoxÀ^nxo. étrange et divin dans lequel les beautés et les excellences de l'Aimé se réunissent dans le cœur de l'aimant, sans que la personnalité de celui-ci s'anéantisse, parce que la volonté vigoureuse, infinie el éternelle de PAiîiié les joint ! Admira-

go LES ÉTAPES d'uN NATURALISTE.

ble poésie qui réunit, comme en un bouquet de myrrhe, la pure essence de tout ce que méditèrent les savants et les poètes du Moyen-Age sur l'amour divin et l'amour humain, qui élève et sanctifie jusqu'aux réminiscences provençales de chansons de mai et d'aubades, de vergers et d'oiseaux chanteurs, mariant d'une étrange manière Giraut de Borneil à Hugues de Saint- Victor ! »

Et dans cet ordre d'idées non plus religieuses mais profanes, Menendez Pelayo nous montre le poète catalan Ausias March,chez qui M.Baret a cru trouver des influences provençale-italiennes, — que le savant Madrilène ne nie pas mais limite, — tellement soumis à cette influence qu'il n'osa jamais décrire la beauté de sa dame et assit sofi amour sur les bancs de l'école de saiîit Thomas et de Scott et lui fit apprendre par cœur bieji des pages de la Somme, comme le meilleur étudiant de la Sorbonne.

Dans tout le Moyen-Age, la littérature castillane, ni avec Gonzalo de Berceo, ni avec l'archiprêtre de Hyta, de rabelaisienne mémoire, ni avec le chancelier Ayala, ni dans dans les divers Cancioneros^ ne montre trace de mysticisme, il faut arriver au xvi" siècle, à l'époque où, se dégageant des influences allemandes de Tauler et de Rusbrock, le mysticisme féconde « l'éloquence brûlante de l'Apôtre d'Andalousie, la parole sévère et ascétique de San Pedro de Alcantara, la philosophie riante d'amour de Fray Juan delos Angeles, la robuste éloquence de Granada, le luxe de style, prodigue et mal réprimé, de Malon de Chaide, la sévère lumière platonique de Fray Luis de Léon, les Moradas de sainte Thérèse. » A cette dernière, Menendez conteste

M. MENENDEZ PELAYO. gi

le fameux sonnet, si admirablement traduit par Sainte-Beuve, et plus exactement encore, peutêtre, par notre ami Georges Gourdon. C'est, d'après luï^Vœupre de quelque moine obscur dont des investigations futures nous révéleront peutêtre un jour le nom. Mais à côté de ces vers anonymes, quelle admirable pléiade de rossignols du paradis : le capitaine Francisco de Aldana, mort au champ d'honneur dans les guerres d'Afrique ; sainte Thérèse à qui l'on ne peut du moins enlever sa fameuse letrilla :

Vivo sin vivir en mi

Y tan alta vida espero

Que muero porque no muero ;

San Juan de la Cruz « dont les chansons ne semblent point d'un homme mais d'un ange, plus ardent de passion que nul poète profane ; » Luis de Léon ; Malon de Chaide ; San Miguel de los Santos ; Ledesma ; Valdivielso et Lope de Vega ; Sor Marcela de San Félix, la fille bienaiméc du Prodige des Esprils ; Sor Gregoria de Santa Teresa, et enfin, le dernier de tous, Gabriel Alvarez de Toledo.

En terminant ce rapide tableau, Menendez Pelayo établit qu'il ne faut point désespérer de la poésie. Nous citons encore :

» Nous ne croyons pas que la poésie mystique meure ; elle doit avoir pour refuge quelques âmes d'élite, même dans ce siècle de doute et d'incrédulité, qui, né au milieu de révolutions apocalyptiques, se termine, dans sa triste vieillesse, en nous laissant, en philosophie, un nominalisme grossier ; dans l'art la description minutieuse et froide des détails, description inutile.

g2 LES ÉTAPES d'uN NATURALISTE.

sans but et sans raison d'être, préférant l'horrible et le laid au beau, art qui, jusqu'à maintenant, n'a point trouvé son vrai nom et qui profane ceux de réalisme et de Jiaturalisme^ applicables seulement à d'aussi grands peintres de la vie humaine que Cervantes, Shakespeare et Velazquez.

« Nos aïeux virent des temps plus durs que les nôtres : les temples fermés, la croix abattue, les prêtres poursuivis ; l'empirisme sensualiste, la littérature brutale et obscène triomphants ; toute religion considérée comme une fourberie et une comédie. L'orage passa cependant ; la croix se releva : l'esprit chrétien pénétra comme un souffle bienfaisant dans l'art de ses adorateurs, et même dans celui de ses ennemis. C'est ainsi qu'au xix° siècle, on a écrit la Pentecôte et le Nom de Marie. Pourquoi le taire ? Léopardi lui-même, par sa soif inassouvissable de la beauté éternelle et incréée, du bien infini, par ses vagues aspirations, ses douleurs ou jusqu'à son pessimisme, Léopardi est un poète m3''stique à qui il ne manqua que la croyance en Dieu.

« Ne désespérons donc pas : et que celui qui a dans l'âme assez de foi et de courage pour rendre témoignage de sa foi devant les hommes, chante Dieu, même au milieu du silence général : il ne manquera pas, d'abord, d'âmes qui sentent avec lui, et, bientôt, de voix qui répondent à la sienne ! Qu'il chante comme le firent ses ancêtres, nettement, en castillan, et en vieux chrétien, sans philosophisme ni nébulosités d'importation étrangère. Mais, s'il doit faire une sacrilège liaison du Christ et de Bélial, ou feindre ce qu'il ne sent pas, ou sacrifier un atome

M. MENENDEZ PELA.YO. qS

de la vérité, il vaut mieux qu'il se taise, ou qu'il soit sincère comme Henri Heine ou Alfred de Musset, qu'il prête sa voix à l'ironie qui sape, ou qu'il décrive les frémissements charnels et la mort de Rolla sur un lit vénal, acheté pour les délices de sa dernière nuit ; car ce qui est cent fois plus exécrable que toutes les figures des Caïns et des Manfred révoltés contre le ciel, ce sont les statues dévotes où l'on sent le rire voltairien du sculpteur. »

ni

La première partie de la réponse de l'auteur de Pépita Jimeney et du Commandeur Mendo'^a est consacrée à l'éloge obligatoire de Menendez Pelayo qu'il présente comme le rénovateur des études antiques en Espagne, un André Chénier appelé à une plus grande influence que le poète français sur les destinées littéraires de sa patrie, un Méridional, un Gréco-Latin avant tout, adhérent enthousiaste de l'Idée latine. Après avoir montré comment, d'après les théories du savant Helléniste, la Grèce, puis l'Italie, et après elle, l'Espiiigne ont dominé l'Europe, Valera combat les idées que Menendez a exposées dans la Cieiicia espaùolc. sur les causes de la décadence de l'Espagne dès la fin du xv!** siècle. Pour lui, comme pour Eugenio de Ochoa, c'est le despotisme, l'absolutisme maladroit, favorisé par l'esprit même de la nation, qu'il en faut rendre responsable. Puis il en vient aux m3'^stiques.

« Nos grands mystiques, dit-il, n'ont jamais l'égoïsme négatif et inerte de ceux des autres pays, chez qui l'àme s'anéantit, se perd dans

l'essence infinie, et absorbe'e dans l'Etre, se repose dans l'Etre, et y disparaît comme dans le ne'ant. Dans nos grands mystiques, ce n'est qu'en un instant inappre'ciable qu'il peut y avoir anéantissement apparent, complète effusion du fini dans l'infini. Le métal dans la forge semble feu et non métal ; mais il en sort mieux trempé, et c'est un instrument propre à mille opérations utiles. Ainsi l'âme de nos mystiques, après son union avec Dieu, se trouve mieux préparée et plus apte à la vie active. Et elle ne se refroidit point, comme le fer au sortir de la for^e, mais garde en elle cette ardeur de l'amour divin, et la met dans tout. Dieu ne la quitte point. L'âme continue à être pleine de Dieu, lorsqu'une fois elle l'a possédé. Elle le porte et le sent en elle, et le sent en outre dans tous les êtres, chez ceux qui lui ressemblent et chez ceux qui ne lui ressemblent pas, chez les êtres animés et chez les êtres inanimés, Ce feu, que l'âme reçoit de Dieu et ne perd plus, est un feu de charité : c'est l'amour par amour de Dieu, qui vainc en violence et en activité utile, tout autre amour de but profane. Sans que l'âme croie que tout est Dieu, elle croit que tout est en Dieu, que Dieu est en tout. Elle le respecte, l'aime en tout et même d'une certaine manière, adore tout comme divin. Pour elle rien n'est laid, difforme, immonde. Le sentiment de la présence divine embellit la laideur et purifie l'impureté matérielle, en leur prêtant cette expression que Murillo et Zurbaran savaient donner à leurs moines les plus déguenillés et les plus crasseux. »

La grande qualité de ce mysticisme, c'est son activité, qui enfante les Jean de Dieu, les Antoine de Padoue, les Ignace de Loyola et les Fran-

çois-Xavier, la Compagnie de Jésus tout entière « création du génie espagnol, et l'une de nos plus grandes gloires. »

Son défaut, c'est que, sous le joug énervant des successeurs de Philippe II, l'on arriveà ce quiétisme stupide et immoral que l'Inquisition dut frapper de ses peines les plus sévères au XVIII' siècle. M. Valera reproche encore à la dépravation du mysticisme la théorie de l'amour platonique s'adressant à la femnic, — théorie qui est, pour employer une expression familière, sa bête noire. Ce mysticisme, qui ne peut exister que dans la poésie, c'est à dire sous la forme artistique la moins raisonnée et la plus spontanée, serait bien faux et bien dangereux dans ses conséquences, s'il allait jusqu'aux bornes que lui donne, dans son fameux Cortesano., l'Italien Baltasar Gastiglione. Les règlements des Cours d'Amour, et le livre de M. Meray (i), qui les analyse complaisamment, en sont la preuve. « Cette idolâtrie alambiquée de la femme est presque toujours opposée à l'estime convenable et droite qu'il est juste de faire d'elle. Quand le mysticisme la divinise dans ses extases passagères, les âmes qui n'entrent point toutes en extase, ou qui du moins ne sont pas en extase d'une manière continue, la méprisent et la dénigrent... Cornélie, Octavie et Portia ne furent jamais aimées mystiquement par leurs maris. Le Cid et Garcia del Castafiar n'aimaient pas non plus mystiquement leurs femmes. Aussi sont-elles plus respectables et plus sympathiques que la plupart des dames deCaldéron. L'amour qu'inspirent ces dernières, quand il n'est pas féroce et

(i) La vie au temps des Cours d'amour.

sauvage, comme dans 7V0 hay cosa como calla}\ est tellement alambiqué que la vraie passion s'e'vapore et qu'il ne reste au fond de la cornue qu'ergotisme scholastique, ingéniosite's et subtilite's. »

Voilà les points les plus saillants delà re'ponse de notre digne ami, M. Valera, accueillie, nous l'avons dit, par la presse espagnole tout entière avec un enthousiasme qui prouve bien l'inte'rêt et l'importance littéraire de ces fêtes de l'esprit si de'criëes depuis quelques anne'es. Cet empressement nous fait concevoir l'espe'rance — plus que l'espe'rance, — la certitude d'un relèvement litte'raire pour l'Espagne, qui a de'jà une littérature en pleine maturité, celle des chanteurs catalans, et à qui il ne manquait plus que de redorer, définitivement, le vieux blason intellectuel de Castille et de Léon.

Janvier 1881.

LA

Page 1